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La nature n’est pas utile, elle est irremplaçable

24 octobre 2016 / Alessandro Pignocchi



Les Jivaros Achuar, en Amazonie, n’ont pas de mot pour désigner la « nature » bien qu’ils nouent avec les plantes et les animaux qui la composent une relation familiale. S’inspirer de leur philosophie, explique l’auteur de cette tribune, est un antidote aux arguments utilitaristes avancés pour défendre la nature.

Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Il a publié Anent - Nouvelles des Indiens jivaros, préfacé par Philippe Descola, chez Steinkis. Il anime aussi un blog.

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Alessandro Pignocchi.

Les Jivaros Achuar, qui vivent encore relativement isolés en Amazonie équatorienne, cultivent de minuscules jardins. Une modeste charge de travail supplémentaire suffirait à en multiplier la taille et, donc, la production, mais personne ne semble y penser. De même, parmi les animaux chassés, certaines espèces, dont le très prisé agouti, sont aisément domesticables. Les Achuars le savent, ils ont le savoir-faire nécessaire, mais nul ne s’attelle à la tâche. Cette retenue, bien surprenante pour les observateurs occidentaux, a donné lieu à de fréquentes erreurs d’interprétation : les Indiens ont été accusés de paresse et de manque d’intelligence, tandis que leur société est encore fréquemment vue comme une version embryonnaire de la nôtre, qui attendrait un coup de pouce de l’extérieur pour croître et s’épanouir [1].

C’est que le prisme déformant de nos habitudes nous fait voir la différence comme l’expression de carences ou d’anomalies, même lorsqu’elle ne cache rien que de très normal : pourquoi agrandir ses jardins quand ceux que l’on a suffisent largement à nous nourrir ? Pourquoi se lancer dans l’élevage alors que la chasse est une activité autrement plus ludique ?

Un nouveau-né éploré qui réclame le sein

Une fois pris ce premier pas de recul, il devient possible d’envisager que la vision du monde des Indiens d’Amazonie diffère de la nôtre dans certaines de ses dimensions les plus fondamentales et d’en tirer quelques enseignements. En Amazonie, pas de concept de nature ; aucun mot dans la langue jivaro ne la désigne. Plantes et animaux ne sont pas mis à distance dans une sphère autonome qui autoriserait leur exploitation. Ils sont considérés comme des personnes et les relations quotidiennes que l’on entretient avec eux s’apparentent à des interactions sociales. Les plantes des jardins sont considérées comme des enfants ; qu’une femme oublie de repiquer un pied de manioc, elle rêvera la nuit suivante d’un nouveau-né éploré qui lui réclame le sein. Les animaux de la forêt sont vus comme des parents par alliance dont on a ponctuellement le droit, moyennant le respect de certaines règles, de prélever le corps lors de la chasse [2]. Au sein d’une pensée qui ne distingue pas la nature de la culture, l’idée d’agrandir ses jardins ou de domestiquer des animaux pour produire davantage — un surplus dont on ne saurait d’ailleurs que faire — apparaît d’une absurdité presque dangereuse.

Il ne s’agit pas de dire qu’il faut imiter les Indiens ; les évidentes différences de nos situations respectives suffisent à rendre la proposition ridicule. En revanche, s’intéresser à des peuples dont les comportements nous aident à nous mettre nous-mêmes à distance est certainement salutaire dans une période où de plus en plus de gens s’accordent à dire que notre rapport à la nature doit être repensé en profondeur. Peut-être, par exemple, faisons-nous fausse route dès que nous justifions la nécessité de protéger la nature par des arguments utilitaristes (la forêt puits de carbone et réservoir de médicaments, les abeilles pollinisatrices de nos cultures, les écosystèmes purificateurs d’eau et même les parcs nationaux sources de détente et d’émerveillement). Pour un Achuar, un discours affirmant qu’il faut protéger les plantes et les animaux en raison des services qu’ils nous rendent est aussi inaudible que, pour nous, un argumentaire qui défendrait un combat pour la liberté, la justice ou l’égalité pour des raisons utilitaires (économiques, par exemple).

L’esprit humain peut spontanément comprendre deux types de valeurs : les valeurs utilitaires (qui dépendent des fonctions remplies ou des services rendus) et les valeurs intrinsèques (qui se passent de justification et qu’on utilise donc comme axiomes dans un raisonnement moral) [3]. Lorsqu’on attribue une valeur utilitaire à une chose, on sous-entend nécessairement que cette chose est, en théorie du moins, remplaçable par toute autre chose qui saurait remplir la même fonction. À trop insister sur les arguments utilitaristes dans un discours écologiste on instille, implicitement, l’idée que la nature est remplaçable (en l’occurrence par la technologie [4]). Dans une perspective écologiste, l’objectif serait plutôt de faire en sorte que la nature bascule du côté des valeurs intrinsèques. La façon de s’y prendre est un autre problème, mais il est clair que l’existence de la nature — ou peut-être plutôt des êtres qui la peuplent — est si intimement liée au bien-être et aux possibilités d’épanouissement de l’humanité que sa valeur devrait aller de soi, transcender les services rendus.




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[1Clastres, Pierre. La Société contre l’état, Les Éditions de minuit, 1974.

[2Descola, Philippe. Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

[3Atran, Scott el al. “The price of your soul : neural evidence for the non-utilitarian representation of sacred values”, Philosophical transactions of the royal society of biological sciences, 2012.

[4Pignocchi, Alessandro. « La nature ne sert à rien (c’est pourquoi elle est essentielle) », Slate, 2015.


Lire aussi : Changer la relation occidentale à la nature... en apprenant des peuples d’Amazonie

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessins : © Alessandro Pignocchi

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