Mégabassines : ces militantes de Sainte-Soline qui ont choisi d’y rester
Plusieurs militants et militantes se sont installés dans les Deux-Sèvres après la manifestation contre les mégabassines, le 25 mars 2023. - © Tommy dessine / Reporterre
Plusieurs militants et militantes se sont installés dans les Deux-Sèvres après la manifestation contre les mégabassines, le 25 mars 2023. - © Tommy dessine / Reporterre
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Venues à Sainte-Soline, le 25 mars 2023, pour manifester contre les mégabassines, des militantes ne sont jamais reparties. Elles ont emménagé dans les Deux-Sèvres pour panser leurs blessures, et s’engager pleinement pour l’eau.
Estelle, Juliette et Aranka [*] ne connaissaient pas grand-chose aux mégabassines, ces grands réservoirs d’eau destinés à l’agriculture intensive, avant d’arriver dans les Deux-Sèvres. Venues pour la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023 ou pour raisons personnelles, les unes et les autres ont été gagnées par l’énergie de la lutte, mobilisées par l’injustice de la répression et touchées par le contact avec le territoire. Installées depuis, pleinement engagées dans le mouvement antibassines, elles expliquent pourquoi elles ont décidé de rester.
Estelle : « Quelque chose m’y ramenait irrésistiblement »
Estelle [*] a mis un an à s’habituer à l’absence des montagnes, aux arbres qui perdent leurs feuilles en hiver, à ces horizons du Poitou aplatis par les céréales. En février 2023, elle n’était pas en grande forme : salariée d’une collectivité territoriale aux politiques qui contredisaient ses valeurs, elle gardait « une douleur dans le ventre de ne rien faire contre le péril écologique ».
À quelques vallées de son lieu de travail, une rencontre était organisée à Embrun (Hautes-Alpes) par Bassine non merci !, pour évoquer la seconde manifestation à venir à Sainte-Soline, après celle du 29 octobre 2022. Sur un coup de tête, seule avec sa petite auto, Estelle a traversé la France en deux jours et posé sa valise le 22 mars dans une ferme en wwoofing — où l’on travaille en échange du gîte et du couvert. Celle où elle habite depuis, entre des potagers un peu punks et une mare où papotent des grenouilles.
Arrivée « en dilettante », elle a senti monter la menace sourde de la répression en écoutant vidéos et conférences. La veille de la manifestation à Sainte-Soline, elle s’est rendue à un débat sur les enjeux de l’eau à Melle : « À côté de moi, un gars racontait que sa mère lui avait dit “Adieu !”, comme si elle n’allait jamais le revoir, se souvient-elle d’une voix blanche. Un autre expliquait qu’il ne fallait pas mettre de capuche ou de sac à dos pour ne pas finir comme Rémi Fraisse [tué par une grenade lancée par un gendarme mobile lors d’une manifestation contre un projet de barrage à Sivens, dans le Tarn, le 26 octobre 2014]. Je ne pouvais pas ignorer le risque... Mais si c’était juste, pourquoi on ne le ferait pas ? »
Le jour J, elle est partie les mains dans les poches avec une gourde et du Maalox, protégeant des gaz lacrymogènes, la boue montant progressivement sur ses mollets. Elle s’est arrêtée à 1 kilomètre, et a aperçu un cortège qui se détachait pour avancer. « C’est là qu’on a vu apparaître les quads, c’était le début des scènes de guerre : les tirs, la fumée… énumère-t-elle comme un refrain trop chanté. On regardait le ciel et on avait du mal à distinguer les grenades des oiseaux. Un type a essayé d’en ramasser une tombée devant moi, elle lui a éclaté au visage. Il s’est relevé et a dit “Ça va”, avant de tomber dans les pommes. »
Les cris « Ils bloquent les ambulances ! » lui parvenaient. Chargée, gazée, elle s’est aspergée de Maalox, s’est éloignée en suivant son GPS, a été prise en stop, a entendu parler de « sept blessés », et est rentrée à la ferme. « Puis plus d’émotion, rien, pendant deux semaines. »
« Quelque chose n’a jamais été réglé depuis Sainte-Soline »
Estelle n’arrivait pas à décrocher, elle voulait tout savoir. Ses vadrouilles dans d’autres fermes en France et en Italie finissaient toujours à Melle, « comme si quelque chose [l’y] ramenait irrésistiblement ».
En septembre 2023, elle s’est décidée à contacter le collectif, a proposé son aide. « Il y a tant de choses à défendre ici, insiste-t-elle en montrant les haies bourgeonnantes qui masquent un champ de blé. J’ai appris à aimer ce territoire, à reconnaître les oiseaux qui me réveillent. » Pour garder la distance, avoir un bout de vie banale à elle, elle a trouvé un job dans le social à Poitiers, où elle s’échappe du terrain de lutte quelques jours par semaine.
Une ligne soucieuse barre cependant son front : « Je n’ai jamais pu retourner en manif depuis, il y a une chape de plomb, avoue-t-elle dans une colère triste. Quelque chose n’a jamais été réglé depuis Sainte-Soline. »
Juliette : « J’habite le désert, mais je sais qu’il y a des choses à sauver »
Comparée à son Ariège natale, aux lacs turquoise bordés de la vallée d’Auzat ou au sommet pyrénéen dentelé du Pic de Maubermé, les Deux-Sèvres, c’est « le désert » ! À son arrivée dans le département en 2021, Juliette [*] cherchait « une campagne un peu sauvage » pour s’établir avec sa copine de l’époque. C’est par hasard qu’elle s’est installée dans la vallée de Mauzé-sur-le-Mignon, à côté d’une bassine. « J’ai appris l’existence de la mégabassine de Mauzé parce qu’ils posaient les grilles autour le jour de mon déménagement ! »
Les infos lui sont venues des stands de Bassines non merci ! sur les marchés du Marais poitevin. En novembre 2021, elle a décidé de participer à la marche vers la bassine de Cram-Chaban : « C’était à vingt minutes, mais il nous a fallu une heure et demie pour atteindre le cortège. Nous croisions des vieux militants, des familles, des poussettes qui fuyaient le blocage et la répression policière. » Deux de ses amies ont fait demi-tour, mais elle a avancé jusqu’à la première victoire symbolique : débâcher la bassine, avec « le sentiment d’avoir atteint un objectif ».
À peine séchée de la marche, elle a demandé à mettre les mains dans l’organisation. Ça a été un peu de tout : les toilettes sèches, le site internet, le déchargement des camions et le montage des chapiteaux. Sur le terrain, elle a tiré une charrette qui se faisait gazer au Printemps maraîchin (les manifestations de mars 2022, notamment autour de la bassine d’Épannes), a participé au camp de soutien à Sainte-Soline en 2022… Où elle n’a plus croisé ni familles ni poussettes. « Je suis arrivée au moment où les manifestations devenaient trop dangereuses pour ça », diagnostique-t-elle.
La seconde manifestation de Sainte-Soline, le 25 mars 2023, a marqué une rupture dans ce doux mélange : la joie avait été étouffée par la répression. À pied d’œuvre sur le village à l’arrière de la manifestation, elle comptait les blessures pendant que les chaînes d’informations débitaient les discours sur « l’écoterrorisme » en continu. « J’ai été mise en arrêt de travail, désactivée pendant plus d’un mois, soupire-t-elle. J’ai participé au Convoi de l’eau [contre les mégabassines, de Sainte-Soline à Paris, en août 2023], ça m’a fait un bien fou ! J’ai réalisé alors qu’on avait essayé de nous mettre dans un état de sidération pour arrêter la lutte. Et que ça n’avait pas marché. »
L’été suivant, rupture amoureuse, page blanche, les 30 ans qui sonnaient. Un peu paumée, rien ne retenait plus Juliette dans le Marais poitevin. Mais elle resta pourtant dans le coin. « J’ai décidé de m’installer à Melle, le cœur battant de la lutte avait bougé ici, clame-t-elle, après avoir galéré à trouver une coloc bienveillante où coller les autocollants des luttes sur le frigo — “S’aider pour ne pas céder” sur un vol d’oiseau, son préféré. « Habiter cet espace en lutte a développé ma connaissance des non-humains : les outardes, les loutres… J’habite le désert, mais je sais qu’il y a des choses à sauver. »
Aranka : « Ici, tout le monde a un lien avec Sainte-Soline »
Aranka [*] se souvient à peine de la manifestation. « J’ai eu beaucoup de troubles de la mémoire après… On ne peut pas se souvenir de tout ce qui se passe en trois heures. » Elle n’a vu ni les quads ni la Brav-M, la Brigade de répression de l’action violente motorisée. Peut-être un arbre sur le chemin de la mégabassine de Sainte-Soline, la couleur du sang s’échappant de la jambe blessée d’un ami, l’odeur acide et poivrée des lacrymos... Puis le Super U de Melle où elle s’est effondrée de fatigue, avant de se relever grâce aux chants de la chorale militante qui l’appelaient depuis le kiosque art déco de la place Bujault.
Une tresse de cheveux châtains qui tombe dans sa capuche, la vingtenaire salue d’un regard rasséréné le village qui servait de base arrière le 25 mars 2023. En mai 2023, au moment de choisir où poursuivre ses études, elle a décidé de s’installer à Melle sur un coup de tête. Ses potes ne comprenaient pas non plus qu’elle vienne vivre « là-bas, où on s’était juste fait casser la gueule ! »
« Ici, j’ai pu en reparler »
Cette décision semble pourtant la seule chose ayant apaisé la douleur et la colère : « Ici, tout le monde a un lien avec Sainte-Soline. J’ai pu en reparler et ici je n’ai pas à m’excuser de dire que l’irrigation [pour l’agriculture], c’est de la merde. »
En septembre 2023, pour se souvenir, elle est revenue dans le champ, retrouver l’arbre, déterrer les débris de grenades, « une trace qui restera là pour toujours ». Elle a ramené une coque de grenade de désencerclement, moitié éclatée, moitié fondue. « La violence ne sert à rien : ils sont mieux équipés que nous ! » tranche-t-elle un peu moqueuse. Elle l’a appris avec joie au Village de l’eau (à Melle en juillet dernier), déployant des lentilles d’eau avec les Naturalistes des terres, ouvrant une brèche dans les lignes de CRS, leurs cars et leurs hélicos.
Pour les deux ans de Sainte-Soline, elle se serrera dans les rangs de la chorale féministe la Mellitante, pour faire de la lutte un nouveau refrain. « Ça me fait du bien, je trouve qu’on chante juste ensemble. »