« Notre santé est étroitement liée à celle des animaux et de l’environnement »
L'épidémiologiste Kévin Jean à Paris, le 31 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
L'épidémiologiste Kévin Jean à Paris, le 31 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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La santé des humains est liée à celle de l’environnement et des animaux, c’est le sens du concept de santé globale, discuté au Sommet One Health. L’épidémiologiste Kévin Jean montre les bénéfices sanitaires à attendre de l’action écologique.
Autour de 3 000 décès par an en France sont liés à la chaleur. Le dérèglement climatique favorise aussi les maladies virales, comme la dengue et le chikungunya, véhiculées par le moustique tigre. Autant d’éléments participant au concept « one health » (« une seule santé ») mis en avant à l’occasion du Sommet dédié à la santé globale, le 7 avril. Celui-ci vise à améliorer la coopération internationale pour inciter au partage de données, à la recherche et à la lutte contre les maladies infectieuses notamment, en insistant sur le lien entre la santé humaine, animale et environnementale.
Dans À notre santé ! (éd. Payot, 2026), l’épidémiologiste Kévin Jean, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, liste les bienfaits scientifiquement prouvés de l’action en faveur de l’environnement pour augmenter l’espérance de vie, le bien-être, et limiter les maladies.
Reporterre — La présidence de la République porte le Sommet « One Health » le 7 avril dans le but d’insister sur cette approche d’une seule santé. Le politique irait-il dans un sens favorable à l’action environnementale ?
Kévin Jean — Le Sommet a lieu au moment où la loi Duplomb 2 [en faveur des pesticides] arrive au Parlement et où le gouvernement démantèle Santé publique France, à l’expertise si précieuse pour suivre les épidémies notamment, ça n’a pas de sens.
L’arrivée en France hexagonale des virus comme la dengue ou le chikungunya, véhiculés par le moustique tigre, est une illustration de ce qu’est la santé globale, avec une santé humaine étroitement liée à celle des animaux et de l’environnement. La propagation de ce moustique originaire d’Asie du Sud-Est est liée au commerce international de pneus usagés, qui constituent un lieu particulièrement favorable à la ponte de ses œufs. Les déplacements créés par les humains l’ont favorisée.
« Il y a presque une sorte de “one health washing” »
Son implantation résulte aussi de nos activités qui favorisent le réchauffement climatique, puisque la hausse des températures rend l’environnement davantage favorable à la diffusion de ces virus en prolongeant la période de piqûres et de reproduction du moustique tigre.
Une des limites du concept « one health » est d’aborder surtout les maladies infectieuses, sans intégrer les pathologies chroniques, comme le cancer et les maladies métaboliques telles que le diabète. Cela peut invisibiliser le reste des facteurs environnementaux comme la pollution de l’air ou des pesticides qui provoquent aussi des maladies. Et puis le politique a tendance à se saisir du terme à tout-va, il y a presque une sorte de « one health washing ».
À quel point mettre en avant les liens entre santé et climat permet-il d’inciter à l’action écologique ?
Les cobénéfices sont ce que les économistes appelleraient les externalités positives. En l’occurrence : les bienfaits qui peuvent découler des actions climatiques, comme l’amélioration de la santé et du bien-être sans que ce soit le but premier. Cela permet de toucher une partie de la population qui ne serait pas réceptive aux questions environnementales.
Par ailleurs, l’action climatique n’a pas d’effets mesurables à court terme, ce qui ne colle pas aux temporalités politiques et aux besoins d’avancer des résultats.
En revanche, les bienfaits sur la santé, eux, se mesurent plus rapidement. Par exemple, le fait d’avoir divisé par deux la pollution atmosphérique en Île-de-France entre 2005 et 2024, un résultat obtenu à hauteur de 25 % grâce à la limitation de la voiture en ville selon Airparif, permet d’augmenter l’espérance de vie.
Les pays et populations les plus riches sont aussi les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre, or ils souffrent moins des conséquences du changement climatique. Agir pour la santé permet d’apporter des arguments égoïstes à l’action écologique, car les bénéfices peuvent être ressentis par les populations, notamment des pays les plus émetteurs de gaz à effet de serre.
Pourquoi les personnes ou populations pauvres subissent-elles davantage les conséquences du dérèglement climatique ?
En France, les quartiers les plus défavorisés ont dix fois plus de risques de cumuler les expositions aux fortes chaleurs, à la pollution de l’air et au manque d’espaces verts, par rapport aux plus riches. Ces derniers ont accès à des espaces verts, éventuellement à une résidence secondaire, à la climatisation...
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De plus, les populations moins favorisées sont davantage vulnérables, elles ont moins accès aux soins avec une prise en charge médicale moins rapide, ce qui se traduit par plus de conséquences néfastes sur la santé. Les séquelles des AVC, par exemple, sont plus graves s’ils ne sont pas pris en charge rapidement.
Par ailleurs, beaucoup de politiques de santé publique touchent davantage les plus favorisés qui ont un meilleur suivi médical. Il s’agit en général de celles qui ciblent les individus comme les campagnes de dépistage en prévention du développement de cancers.
« Cette injustice climatique pose un problème éthique »
Cette injustice climatique pose un problème éthique. Il est important de rappeler ces inégalités sociales face au changement climatique. Sans cela, on a beau jeu de présenter les politiques climatiques comme antisociales, comme on a pu le faire pour les zones à faibles émissions ou la taxe carbone. Ce qui est profondément antisocial, ce sont les effets du changement climatique.
Comment agir pour l’environnement et la santé sans accentuer les inégalités sociales dans le secteur des transports, le plus émetteur de gaz à effet de serre en France ?
80 % des décès associés aux particules fines sont attribuables à la combustion fossile. On observe une hausse du nombre de passages aux urgences pour des difficultés respiratoires quand il y a des pics de pollution, et une diminution quand il y en a moins, ce qui engendre moins de coûts, donc.
Pour favoriser l’adhésion aux mesures de réduction de la combustion fossile comme la diminution de la vitesse autorisée sur les routes, il faut qu’elles soient perçues comme justes, montrer que tout le monde contribue à l’effort et donc inclure les élites via des mesures symboliques. Cela peut passer par exemple par l’obligation pour les ministres de se déplacer en train en France et pas en jet ou en avion.
Il est nécessaire de développer des politiques qui favorisent les alternatives à la voiture comme la mise en place de pistes cyclables sécurisées, sinon les injonctions à se déplacer autrement sont mal vécues. C’est bon pour l’environnement et la santé de développer la marche et le vélo, cela peut permettre d’éviter 15 000 à 20 000 décès par an en France. 10 % des morts prématurées sont attribuables au manque d’activité physique.
Quelles sont les politiques publiques qui incitent le plus à une alimentation meilleure pour l’environnement et la santé de tous ?
Réduire la consommation de viande est bon pour le climat, car l’élevage est très émetteur de gaz à effet de serre, mais aussi pour la santé, puisque cela permet de diminuer le risque de cancers, par exemple. L’agriculture biologique, en plus de produire des aliments meilleurs pour la santé, a des répercussions positives sur la biodiversité. Elle est aussi moins émettrice de gaz à effet de serre du fait d’un moindre usage d’engrais azotés qui polluent l’atmosphère.
On a parfois l’impression que l’alimentation relève de l’intime et n’a pas sa place dans les politiques publiques. Or, pour réduire l’exposition en cadmium [ce métal classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction est présent dans les fertilisants phosphatés], par exemple, il est recommandé de manger davantage de légumineuses, de lentilles… Il faut alors inciter au développement de filières agricoles locales.
La restauration collective est un bon moyen d’agir en faveur de l’environnement et de la santé. On pourrait imaginer l’inverse de ce qui se fait habituellement, proposer par défaut une assiette végétarienne et qu’il faille faire l’acte de demander de la viande si vraiment on en souhaite. La loi Egalim du 30 octobre 2018, qui préconise la mise en place de l’expérimentation d’une option végétarienne quotidienne dans la restauration collective publique, est trop peu appliquée. C’est d’autant plus dommage que les études montrent que les propositions de plats végétariens ne posent aucun problème de satisfaction.
Mettre en avant une privation supposée de viande pour les élèves les plus pauvres est un argument fallacieux : au contraire, les moins riches mangent davantage de viande, mais de mauvaise qualité. Les mesures fiscales qui visent à corriger ces inégalités de santé sont intéressantes, comme la taxation des produits non biologiques par exemple. Les politiques incitatives ont également du sens comme la Sécurité sociale de l’alimentation, le remboursement ou les dons de paniers bio ou végétaux.