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Agriculture

Productivisme, innovation... l’agriculture vue par six candidats à la présidentielle

Fabien Roussel lors du grand oral, le 30 mars 2022.

Six candidats à la présidentielle ont participé le 30 mars au grand oral de l’agriculture, en répondant aux questions du Conseil de l’agriculture française. Tous ont présenté leur vision, sans remettre en cause la logique productiviste du secteur.

Que ferez-vous pour l’agriculture ces cinq prochaines années ? Voici la question à laquelle ont répondu six candidats à l’élection présidentielle mercredi 30 mars au matin. Fabien Roussel (Parti communiste), Marine Le Pen (Rassemblement national), Valérie Pécresse (Les Républicains), Éric Zemmour (Reconquête !), Jean Lassalle (Résistons !) avaient fait le déplacement à Besançon (Doubs) devant les agriculteurs de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) réunis en congrès. Emmanuel Macron (La République en marche) avait enregistré la veille son intervention. Anne Hidalgo (Parti socialiste), Yannick Jadot (Europe Écologie-Les Verts) et Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) avaient décliné l’invitation. Enfin, Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste) et Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) n’avaient pas été invités, car annoncés en dessous de 2 % dans les sondages.

Les candidats ont répondu aux questions du Conseil de l’agriculture française (Caf). Il est constitué des principaux représentants de l’agriculture productiviste en France : FNSEA, Jeunes agriculteurs, Coop de France (qui représente les coopératives agricoles), Confédération nationale de la mutualité de la coopération et du Crédit agricoles (CNMCCA) et Assemblée permanente des chambres d’Agriculture (APCA).

La présidente du Caf et de la FNSEA Christiane Lambert a d’emblée donné le ton : « Nous voulons l’instauration d’une souveraineté forte. » Comprenez : la France doit produire plus, notamment pour ne pas perdre, voire gagner des parts de marché à l’export.

Produire plus et exporter

Une ambition qui n’a été contrariée par aucun des candidats venus passer ce « Grand oral » de l’agriculture. Tous les six ont défendu le principe de souveraineté alimentaire du pays, mais aussi l’idée qu’il doit produire pour exporter. Mis à part Fabien Roussel, tous ont aussi repris l’une des principales revendications de la FNSEA sur le sujet : réviser, voire arrêter, le programme européen « Farm to Fork » — de la fourche à la fourchette — qui prévoit entre autres la réduction de moitié des pesticides dans l’Union européenne (UE) d’ici 2030. Ce dispositif est accusé par les défenseurs de l’agriculture productiviste d’entraîner l’UE vers une baisse de sa production agricole.

La relation avec l’UE, très présente dans l’orientation des politiques agricoles, a été un thème central des interventions. La « surtransposition » [1] a été dénoncée par tous les candidats de droite. Emmanuel Macron estime avoir lutté contre. Éric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse et Jean Lassalle comptent également en finir avec elle au nom de la surabondance de normes — notamment environnementales. Tous, y compris Fabien Roussel, ont fustigé une « concurrence déloyale », due au fait que l’on importe des produits répondant à des règles moins-disantes que les nôtres. Fabien Roussel en a appelé à des « normes sanitaires et sociales » équivalentes entre pays de l’Union européenne. Jean Lassalle a carrément souhaité sortir des directives habitats et oiseaux, deux textes européens visant à préserver les espèces protégées.

Les six candidats ont également été invités à condamner les dégradations contre les bassines d’irrigation dans les Deux-Sèvres. Tous l’ont fait sans se faire prier. L’occasion pour Marine Le Pen de s’emporter contre « les talibans de la verdure » ; pour Valérie Pécresse de demander une « impunité zéro pour les activistes » ; et pour Éric Zemmour de défendre un ministère de l’Écologie placé sous la coupe de celui de l’Agriculture, pour « que l’écologie cesse de tyranniser nos activités traditionnelles ».

Ainsi, la réponse de l’agriculture à la crise écologique passe chez tous par la recherche et l’innovation. Valérie Pécresse et Emmanuel Macron ont défendu les nouveaux OGM. Ce dernier en a profité pour évoquer la « troisième révolution agricole » abondamment défendue durant son quinquennat, à base de robots, de numérique et de tracteurs connectés. Seul Fabien Roussel a proposé d’autres pistes comme la nécessité de « manger moins de viande, mais de la bonne de nos prairies ». Il a soutenu qu’il « défend les fermes, mais pas les fermes-usines ».

La logique productiviste non remise en cause

Chaque candidat a cherché à se distinguer par quelques propositions propres à son programme. Premier à monter en piste, le communiste Fabien Roussel est arrivé l’air décontracté et tout sourire, fier d’être « le seul candidat de gauche » à être venu. Il a déclenché les rires de la salle en blaguant sur les sangliers (qui causent des dégâts dans les champs), « un problème de glands ». Il défend un programme de renationalisation massive de l’économie qui doit aussi profiter aux agriculteurs, par exemple grâce à des prêts bonifiés garantis par une banque d’État ou des assurances publiques contre les risques climatiques et les dégâts des prédateurs sur les troupeaux. Il reprend aussi quelques propositions de la Confédération paysanne, syndicat des paysans travailleurs s’opposant à la FNSEA, notamment en redirigeant les aides de la politique agricole européenne vers les fermes de taille moyenne plutôt que les grosses.

Emmanuel Macron, lui, avait été enregistré la veille à son QG de campagne, ne pouvant venir sur place en raison d’un conseil des ministres et d’un conseil de défense. Il a défendu son bilan (loi Egalim, cellule Déméter). Il s’est aussi expliqué sur son rapport aux corps intermédiaires, « considérés comme des ralentisseurs de réforme », a regretté la présidente de la FNSEA Christiane Lambert. « Il fallait sur certaines mesures aller à la cavalcade, je crois que la méthode était bonne, a répondu le candidat président. Je crois à la discussion, mais le respect des corps intermédiaires ne doit pas confiner à l’impuissance. »

Valérie Pécresse a tenu à rappeler qu’elle est « belle-fille de viticulteur ». Elle a vendu son « comité de la hache », chargé de grosses coupes dans les normes en tous domaines, y compris l’agriculture. Il doit permettre « un choc de modernisation dans les 100 premiers jours du quinquennat ».

Marine Le Pen et Éric Zemmour n’ont, eux, pas manqué de glisser vers leurs thématiques identitaires. « Les campagnes sont victimes d’une délinquance inadmissible, il faut le dire bien souvent étrangère », a dénoncé la première, à l’aise devant l’assemblée et parfois applaudie. « “Défense d’entrer” voudra dire quelque chose pour vos propriétés comme pour nos frontières », a promis le second, beaucoup moins dans son élément devant ce monde agricole. Peu précis dans les mesures proposées et ses réponses, il a paru peu maîtriser le sujet. Les deux ont également souhaité que le recours à la main-d’œuvre étrangère diminue dans les champs. À défaut de convaincre les chômeurs français d’aller aux champs, il faudrait au moins « privilégier une main-d’œuvre européenne », a souhaité M. Zemmour. Il a aussi avancé la proposition d’un « patriscore », qui valoriserait sur les étiquettes les produits français.

Enfin, dernier à passer, Jean Lassalle est celui qui a eu droit au plus d’applaudissements. Poète, « nous avons oublié que la relation entre les Hommes et leur territoire est charnelle », a-t-il lancé. Il a promis 3 milliards d’euros pour reconstruire l’agriculture française et le lien entre Français et agriculteurs. Il a aussi présenté son « ticket paysan », qui permettrait d’acheter des produits aux producteurs via des bons en partie payés par l’État, sur le modèle des tickets restaurant dont le coût est partagé entre l’employeur et le salarié.

Pendant ce temps-là, devant le centre qui accueillait le congrès de la FNSEA et ce grand oral, vingt-quatre organisations écologistes et agricoles avaient organisé une mobilisation pour interpeller les candidats. Elles ont dénoncé le discours unanime sur la souveraineté alimentaire et le « plan de résilience du gouvernement français », vu surtout comme une occasion de remettre en cause les normes environnementales.

« Globalement tous les candidats ont redit leur soutien aux agriculteurs, mais sans remettre en cause la logique productiviste, donc la dépendance aux importations pour les engrais de synthèse et l’alimentation animale, a déploré Laure Ducos, chargée de campagne agriculture chez Greenpeace. Pourtant en Europe, les deux tiers des céréales que l’on produit sont destinées à l’alimentation animale. On pourrait déjà faire moins d’élevage intensif et nourrir mieux les humains. »

La question de la transition écologique a finalement été très peu abordée dans les discours, mis à part par Fabien Roussel. « Ou alors, quand ils l’ont évoquée ils n’ont mis aucune mesure derrière, si ce n’est de privatiser l’eau en construisant des bassines et d’avoir encore plus recours au machinisme agricole. Pourtant, rien que pour ce machinisme, nous avons un déficit commercial de 1 milliard d’euros. Mais ça on n’en parle pas. »

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