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Entretien — Politique

Sandrine Rousseau : « Je voterai Macron, il n’y a pas de doute »

Sandrine Rousseau à Paris, le 11 avril 2022.

Vote contre l’extrême droite, campagne de Yannick Jadot, recomposition de la gauche, émotions et radicalité en politique... Sandrine Rousseau, membre d’EELV, est l’invitée des Grands entretiens de Reporterre.

Femme politique écologiste, membre du parti Europe Écologie-Les Verts (EELV), Sandrine Rousseau a été en deuxième position lors de la primaire écologiste fin septembre 2021.


Écoutez Sandrine Rousseau dans Les Grands entretiens de Reporterre :

Reporterre — Nous sommes quelques jours après le premier tour de la présidentielle, les électeurs et électrices ont le choix entre Emmanuel Macron (LREM) et Marine Le Pen (RN), Jean-Luc Mélenchon (LFI) étant arrivé troisième avec 1,5 % de voix d’écart. Comment analysez-vous cette situation ?

Sandrine Rousseau — Pendant tout son mandat, Emmanuel Macron a cherché à faire monter et à banaliser les idées d’extrême droite. Il l’a fait de mille et une manières, en invitant les personnes à sa table, en faisant des lois comme la loi Séparatisme, en évacuant des camps [de migrants] comme à Calais. Et puis, il a eu une forme de connivence, de convivialité avec des gens comme [Philippe] de Villiers ou Éric Zemmour. Quand on joue avec les allumettes, il se peut que la maison prenne feu. On est dans cette situation.


Ce duel aurait-il pu être évité ?

Oui, si Macron avait fait ce qu’il a dit qu’il ferait en 2017, c’est-à-dire donner des gages à la gauche. Aujourd’hui, c’est de sa responsabilité d’aller chercher un électorat de gauche et écologiste qu’il n’a cessé d’humilier pendant cinq années. Sinon il ne passera pas [au second tour].

Moi, je voterai Macron, il n’y a pas de doute. Mais c’est de l’humiliation de dire à quelqu’un qui est chômeur : « Vous allez devoir traverser la rue ou alors on diminuera vos allocations chômage ; parce qu’avec trop d’argent vous restez sur votre divan affalé à regarder la télé. » C’est du non-respect. C’est ce qui a été fait aux Gilets jaunes. Et puis avec cette loi Climat absolument incroyable...

Il faut qu’il descende de son piédestal, qu’il regarde cet électorat comme un électorat qui revendique des choses et qu’il lui donne des signes.


Ce n’est pas seulement une question de personne. Que représente-t-il, en fait ?

Une politique ultralibérale des années 1980. C’est cela qui est fou ! L’histoire du RSA avec les 15 ou 20 heures par semaine de travaux dus à la collectivité, cela avait été mis en place en Allemagne avant Angela Merkel !

C’est comme si l’on avait quarante ans de retard sur une politique néolibérale, dont on a vu dans tous les autres pays qu’elle faisait nettement progresser la pauvreté et les inégalités, et qu’elle mettait les gens les plus vulnérables sous pression permanente.


N’est-il pas dans la continuité d’une droite française très brutale ?

Oui, mais en 2017 il n’a pas été élu par les électeurs et électrices de droite. Nombre d’électeurs et électrices de gauche et écologistes lui ont donné leurs voix. Et il n’a eu de cesse de les ignorer, humilier et marginaliser. C’est cela qui est dangereux aujourd’hui, cela qui fait qu’il n’y a pas de mobilisation spontanée et qu’il ne pourra pas y en avoir. Nicolas Sarkozy est allé chercher la croissance avec les dents [en 2007]. Macron doit faire de même avec les électeurs.

Sandrine Rousseau : « Il ne faut pas donner à la France un avenir marqué par cette extrême droite. » © Mathieu Génon/Reporterre

Vous pensez qu’il y a un risque que M. Macron ne soit pas élu ?

Oui.


Que serait une France qui aurait porté Mme Le Pen à la présidence de la République ?

La candidature de Zemmour a été portée avec une violence inouïe, avec des mots, des propos, un racisme et un sexisme complètement décomplexés. Cela a finalement recentré Marine Le Pen sur quelque chose de plus « acceptable ». Il y a une responsabilité lourde là-dedans. Je me demande même dans quelle mesure ce n’était pas une stratégie définie.


En concertation entre Marine Le Pen et Éric Zemmour ?

Cela se pourrait. On voit Marine Le Pen comme un personnage finalement « plus fréquentable » qu’Éric Zemmour. Et puis, elle a eu toute une stratégie avec ses chats pour montrer qu’elle était une femme comme une autre.

Mais ce que je dis aux électeurs et électrices qui nous écoutent, c’est que tous les réseaux sur lesquels elle s’appuie et s’appuiera pour mener sa politique sont d’extrême droite.

Si Marine Le Pen arrive au pouvoir, il y aura donc des préfets d’extrême droite, des fonctionnaires d’extrême droite, le président de l’audiovisuel d’extrême droite, les responsables des grandes juridictions d’extrême droite. Et cela changera complètement la donne. Toute la pratique de l’État se modifiera et sera empreinte d’extrême droite. Je dis aux électeurs et électrices : « Attention ! Une fois que toutes ces personnes seraient installées, elles resteraient durablement. » Une fois que vous mettez l’extrême droite au pouvoir, vous ne savez pas si elle repartira.

Donc, il ne s’agit pas de donner un coup de pied dans la fourmilière, mais de ne pas donner à la France un avenir marqué par cette extrême droite. Aucune voix ne doit aller là-bas.

Mais je dis aussi à Emmanuel Macron : « Vous avez une responsabilité historique. La balle est dans votre camp. C’est à vous de le faire, pas à nous. Vous ne pouvez pas faire porter la responsabilité à nous, leadeurs et leadeuses de gauche. C’est vous qui avez choisi ce terrain-là. Et pour cela, il va falloir influencer votre programme. »

© Mathieu Génon/Reporterre

Peut-il revenir sur toute sa politique avant le deuxième tour ? Et pourrait-on le croire s’il disait maintenant « Je vais faire de l’écologie », par exemple ?

C’est à ce moment-là qu’on reconnaît les hommes d’État. Au moment où il faut prendre des responsabilités.


Quelles responsabilités, par exemple ?

Qu’il fasse une véritable politique écologiste, qu’il amnistie les Gilets jaunes, qu’il revienne sur sa réforme de la retraite, qu’il renonce à sa réforme du RSA, qu’il donne des gages aux personnes qui sont dans des logements sociaux et qu’il réaugmente les APL. C’est cela qu’il doit faire. Et qu’il arrête avec cette idée d’ennemis de l’intérieur, parce qu’à chaque fois qu’il fait des lois sur le séparatisme, il va jouer sur le terrain de l’extrême droite. On perd si l’on joue sur le terrain de l’adversaire. Il se revendique centriste, eh bien qu’il revienne vers le centre.


Croyez-vous qu’il puisse le faire ?

S’il ne le fait pas, il aura une responsabilité historique. Et son nom restera dans les livres d’histoire comme celui qui a trop joué avec les allumettes.


L’extrême droite a-t-elle gagné la bataille des idées face à l’écologie ?

Elle a gagné la bataille des idées pour l’instant, temporairement, dans le petit monde politique. Elle n’a pas gagné la bataille des idées dans la population dans son ensemble. Il y a une telle défiance aujourd’hui vis-à-vis du politique que toute la partie de la population qui appelle à des réformes radicales en matière d’écologie et de social se détourne complètement du politique, parce qu’il n’y a plus de confiance. Il n’y a même pas de capacité à écouter, plus de dialogue. Des gens essayent de s’organiser, de survivre, d’être dans des formes alternatives. Au fond, toutes ces personnes ne veulent même plus entendre parler de politique.

Cette France-là existe aussi. Et moi qui ai parcouru la France ces derniers mois, j’ai vu son ampleur.

« Il faut porter dans le débat politique une radicalité protectrice »

Ces personnes ne demandent qu’une seule chose : être mises en mouvement et trouver un débouché politique à ce qu’elles pratiquent tous les jours. Nous avons une responsabilité politique à gauche et dans l’écologie de ne pas avoir donné ce débouché.

Sandrine Rousseau : « Il faut porter dans le débat politique une radicalité protectrice. » © Mathieu Génon/Reporterre

Pourquoi EELV ne l’a-t-elle pas fait ?

On est dans un moment de bifurcation. D’un côté, on s’accroche à un modèle existant de toutes ses forces de manières les plus irrationnelle et passionnelle qui soient : ça, c’est l’extrême droite, c’est-à-dire un conservatisme. Et l’autre branche de la bifurcation dans laquelle nous sommes, c’est de prendre un modèle social écologique, solidaire et égalitaire radicalement différent de celui que nous avons.

Je crois que la gauche et l’écologie ne l’ont pas assez dit. C’est comme si l’on se disait qu’on allait poursuivre le modèle, en l’améliorant. Je crois que tout le monde sent confusément qu’on arrive au bout de quelque chose. Il faut être extrêmement clair sur ce que l’on entend faire et où l’on emmène les gens. Les électeurs et électrices ne sont pas stupides. Je crois qu’ils attendent qu’on leur explique clairement que le chemin ne va pas être facile à emprunter. Par contre, on s’engage sur une chose : on va y aller ensemble de manière égalitaire et solidaire.

La radicalité a ceci d’inquiétant, on ne sait pas ce qui va déboucher derrière. Mais il faut porter dans le débat politique une radicalité protectrice : une radicalité qui protège les personnes et qui mette comme socle de cette radicalité l’égalité. À partir de là, on peut y aller tous ensemble. C’est très enthousiasmant ! Mais on n’arrive pas à le porter dans le débat politique parce qu’on reste trop colonisé par les discours de celles et ceux qui s’opposent à nous.


Cela veut dire quoi, « radicalité » ?

La radicalité, cela signifie changer radicalement nos modes de vie, de consommation et de production. Assumer le fait que nous devons absolument sortir d’une société de consommation, d’une société de profit, celui-ci n’a pas de sens. J’irai même plus loin : le PIB [produit intérieur brut] n’a pas de sens. Aucun des indicateurs à l’aune desquels on mène nos politiques — que ce soient les politiques publiques, d’entreprises ou d’administration — n’a de sens.

« Je me suis fait virer [...], je n’étais pas d’accord avec la stratégie »

On doit radicalement changer notre façon de voir les choses. La radicalité, c’est faire en sorte que les gens vivent bien, heureux, qu’ils soient moins malades. S’ils travaillent ou pas, c’est secondaire. C’est révolutionnaire de dire que c’est secondaire.


Votre parti a-t-il manqué de clarté à ce propos ?

Il y a eu des choix stratégiques que j’ai contestés. C’est à cause de cela que je me suis fait virer.


Vous vous êtes « fait virer » ?

Je me suis fait virer de la présidence du conseil politique de Yannick Jadot. Je n’étais pas d’accord avec la stratégie. Après, il faut comprendre que la radicalité paye, et on le voit dans ce premier tour de la présidentielle, puisque Jean-Luc Mélenchon est à 20 % [21,95 % précisément]. Il n’a pas fait mystère de sa radicalité.

Sandrine Rousseau : « Une partie — notamment d’EELV — ne m’a pas suivie, puisque Yannick Jadot avait dit qu’il ne le ferait pas. » © Mathieu Génon/Reporterre

Et, autre bilan de ce premier tour, les peuples de gauche et de l’écologie sont unitaires. C’est-à-dire que quand il y a un candidat qui se dégage, tous et toutes vont vers lui. Les partis politiques qui ont essayé de sauver leur boutique plutôt que d’aller vers l’unité, ils ont aussi une responsabilité, puisque l’union de la gauche était très attendue dans la population. Nous n’avons pas été au rendez-vous de l‘histoire.

Et quand je dis « on », je m’inclus dedans. Je pense avoir été la seule à prôner l’union du début jusqu’à la fin. Et je pense d’ailleurs que cela m’a coûté la primaire écologiste.

C’est-à-dire ?

Une partie — notamment d’EELV — ne m’a pas suivie, puisque Yannick Jadot avait dit qu’il ne le ferait pas.


La campagne de Yannick Jadot a-t-elle été réussie ou ratée ?

Ce n’est pas une grande réussite si l’on regarde le score [4,63 % des voix]. Il faut aussi dire deux choses : je pense beaucoup aux militants et militantes qui se sont mobilisés tout le temps. Ce n’est pas facile d’être militant politique. Ils ont fait des efforts énormes pour cette présidentielle. Et là, on fait moins de 5 %. C’est dur. C’est un sacerdoce d’être militant.

Je me dis aussi que nous n’avons pas fait les bons choix. Mais surtout, au-delà des bons choix, quelque chose s’est imposé dans cette campagne écologiste, une forme d’autoritarisme. Alain Coulombel a été viré du rôle de porte-parole, j’ai été viré du conseil politique, des personnes qui ont dit qu’elles voteraient Mélenchon ont été virées. Ce n’est pas ce qu’on attend des écologistes. On attend d’eux une forme de bienveillance. Et aussi de diversité, c’est-à-dire qu’on peut aller dans le même sens tout en ayant des opinions différentes. Cette diversité, ce pluralisme, il va falloir qu’on le retrouve, personne n’a envie d’une écologie autoritaire.


N’y avait-il pas aussi un flou stratégique, notamment en se disant qu’EELV allait récupérer la place du Parti socialiste (PS), et donc être une espèce de sociale démocratie centriste sans être claire par rapport au capitalisme ? Est-ce qu’il n’y a pas eu le refus de porter des mesures radicales ?

Il y a deux choses dans ce que vous dites. La première, c’est qu’on a confondu gouvernabilité et conformisme. Personne n’attend d’un écologiste qu’il soit conformiste. Nous sommes capables de gouverner et au nom de cela, on se conforme à un modèle. Or on attend de l’écologie, et de l’écologie politique en particulier, qu’elle soit en permanence rebelle au modèle qu’on impose. C’est une erreur fondamentale de donner un gage de conformisme.

La deuxième chose, c’est qu’on est allés vers le centre de l’échiquier, mais sans revoir la question de l’hégémonie du rapport au pouvoir. On s’est dit « C’est la fin du PS, on va devenir hégémonique à sa place ». Cette manière de faire de la politique par l’hégémonie, par le pouvoir, ne correspond plus du tout à ce qui est attendu par une partie de la population. Il faut refonder profondément notre manière d’être au pouvoir et de l’exercer.

« J’ai reçu des tombereaux d’insultes, mais on ne peut pas être écologiste si l’on a peur ! »

La plupart des municipalités qui ont été gagnées par les écologistes l’ont été sur la base de dynamiques citoyennes. C’est-à-dire d’une révision complète de la manière de faire politique. On n’a pas tiré cette leçon pour la présidentielle. On doit amener autre chose aux débats, quand bien même cela reste au centre. Allons au centre, je respecte la majorité. Mais dans ce cas, pas dans les codes de la politique telle qu’elle est faite dans la Ve République. Parce que si vous mettez des milliers de personnes qui se bougent, qui font politique ensemble, qui prennent les décisions ensemble, forcément à la sortie cela ne donne pas quelque chose de conforme.

Pour moi, nous n’avons pas tiré le fil de ce qu’est l’écologie, de ce qu’est son ADN, et qui est très attendu aujourd’hui.


L’écologie n’est pas faite pour aller au pouvoir ?

Ah si, elle est absolument faite pour aller au pouvoir. Mais pas de la manière traditionnelle dans laquelle on veut nous enfermer. Pas dans une personnification à outrance.

Par exemple, un point qui me fascine dans la politique, c’est l’absence totale des émotions. On doit être des espèces de monstres froids, très calculateurs. Je crois que l’écologie, c’est profondément de l’émotion. Il faut ressentir des choses, de l’empathie, de la colère, de l’indignation, toutes les émotions humaines. Je ne pourrai pas continuer à croiser sur le bord de la route des personnes qui dorment dans la rue, qui ont des logements, etc. en étant indifférente à leur sort.

Sandrine Rousseau : « Tout aurait pu être très différent si l’on avait fait l’union. » © Mathieu Génon/Reporterre

Dans la politique, que se passe-t-il si vous exprimez vos émotions ?

J’ai reçu des tombereaux d’insultes. Mais on ne peut pas être écologiste si l’on a peur ! On peut l’être, si l’on a peur de ce qui va arriver par le changement climatique ou la perte de la biodiversité. Mais pas si l’on a peur des contre-pouvoirs ou des pouvoirs organisés en face.

Pour que les gens nous croient, nous suivent, viennent avec nous, nous devons donner des gages que l’on ne faiblira pas. Les émotions nous permettent en fait de tenir, de faire front.


Dimanche 10 avril, à l’alter-soirée électorale de Reporterre et sans doute dans bien d’autres endroits, des militants ont pleuré quand ils ont appris les résultats. Avez-vous eu envie de pleurer ?

Le sentiment qui m’a saisi à ce moment, c’est la colère. La colère d’un énorme gâchis. Parce que tout aurait pu être très différent si l’on avait fait l’union, si l’on avait essayé de se parler plutôt que de se taper dessus, si l’on avait eu une autre manière de faire de la politique.


L’union entre Europe Écologie-Les Verts et La France insoumise ?

Avec qui vous voulez. Mais à condition d’ouvrir la porte.


Qui a fermé la porte ?

Tout le monde a fermé la porte. Ce qui m’a vraiment fascinée, c’est ce qui s’est passé avec Christiane Taubira, par exemple. Elle était extrêmement reconnue pour les combats qu’elle a menés. Elle a été considérée comme une des femmes politiques principales, grande oratrice, portant des combats qu’elle seule pouvait porter. Tout le monde voulait que Christiane Taubira soutienne, vienne. Et à partir du moment où elle est entrée dans la course, on n’a pas cessé de lui taper dessus. J’ai été la seule à lui tendre la main, en disant qu’il fallait la respecter.

En tapant [sur les gens], on perd notre âme. C’est une petite politique, là où l’on devrait prendre de la hauteur. C’est typique de ce qui s’est passé dans ce premier tour. Christiane Taubira, on aurait dû lui ouvrir grands les bras : « Vous voulez aller à la Primaire populaire ? On partage ou pas, peu importe. Et une fois que vous aurez fini cela, on se parlera, on prendra un café, on ira manger ensemble. » Et voilà ! Mais on s’est tapé dessus.


Si vous aviez été à la place de Yannick Jadot, quelle campagne auriez-vous menée ?

Avec des si, on met Paris en bouteille et on n’a plus de réchauffement climatique ! J’aurais fait une campagne très différente.

Sandrine Rousseau à Paris, le 11 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Quels points forts auriez-vous essayé de tenir ?

La radicalité, les questions sociales, non pas à côté des questions climatiques et environnementales, mais au cœur de celles-ci. Ce sont nos inégalités qui génèrent le réchauffement climatique et la perte de biodiversité.

Et puis on aurait mobilisé autrement. Durant la primaire écologiste, il y avait une ambiance dans l’équipe vraiment... C’était un moment de très grande créativité, complètement foutraque d’une certaine manière, mais très joyeux, enthousiasmant, plein d’énergie. Il était vital de faire cela.

Ils ne le faisaient pas dans le cadre d’un plan de carrière, mais parce que c’était une question de survie pour eux, pour elles. Parce que si on continuait dans un monde de discriminations, que ce soit homme-femme, LGBTQIA+, racial... Si on continuait dans un monde d’inégalités avec des personnes au RSA, leur vie était en danger, leur santé mentale, leur santé physique. Et donc, il y avait un impératif, gagner.

Cette énergie de vie, on doit la retrouver parce que c’est cela l’écologie : une question de vie ou de mort. Il nous faut mettre cette énergie vitale dans le débat politique. Oui, ce ne sont pas les personnes que l’on a l’habitude de voir dans la politique. Oui, ce ne sont pas les corps que l’on a l’habitude de voir dans la politique. Et oui, ce ne sont pas les manières d’être en politique. Mais justement, c’est cela qui va faire exploser le système. C’est ce que j’ai envie d’apporter pour la suite.


N’est-ce pas le fait d’être femme qui vous fait évoquer l’importance dans la politique de l’émotion, de la joie, du vivant ? Et en même temps si on porte cela, on ne serait pas prise au sérieux et cela désavantage ?

Si je porte cela aujourd’hui, c’est parce que je suis une femme qui a failli ne pas survivre aux discriminations. Donc, je sais quand les gens me parlent de leur survie, du fait qu’ils ne sont pas complètement sûrs de passer la journée, le mois ou la semaine. Je ne fais pas semblant, je suis moi-même passée par là.

Ce n’est pas le fait d’être femme et d’avoir eu un parcours qui permette de comprendre les discriminations, mais au moins d’avoir eu un éveil intellectuel à ce que génèrent ces discriminations. Et puis après, cela renvoie les autres à ce qu’ils ont de discriminant. Le fait de poser cela sur la table n’est pas du tout accepté. Mais les plus grandes oppositions que j’ai rencontrées, les plus grands cyberharcèlements, les plus gros raids, les plus grandes menaces, y compris de viol, de mort, cela vient de l’extrême droite.

Et j’ai envie de poser cette question aux gens qui nous écoutent : de remuer à ce point l’extrême droite qu’elle en soit obligée d’en venir à des menaces de mort, n’est-ce pas le signe qu’on les dérange ? Parce que si vous ne les dérangez pas, ils ne bougent pas. C’est la bataille culturelle qu’il faut mener. Alors je sais qu’on n’est pas tous armés pour le faire, parce que ce n’est pas facile.

« Toute journée supplémentaire où je tiens, cela permet à d’autres de venir. » © Mathieu Génon/Reporterre

Mais je crois que c’est de notre responsabilité d’y aller. Alice Coffin [alors membre de sa campagne] m’avait dit cela pendant la primaire, à un moment où je me prenais une violence inouïe : « Toutes les journées supplémentaires où tu tiens, cela permet à d’autres derrière de venir et de s’engager. Et d’autres prendront le relais. » J’ai cette phrase non-stop en tête. « Toute journée supplémentaire où je tiens, cela permet à d’autres de venir. »


N’est-ce pas un paradoxe qu’une femme pourrait être au pouvoir en France, mais que ce soit Marine Le Pen, une femme d’extrême droite ?

Eh bien ce n’est pas un paradoxe, les femmes qui s’en sont le mieux sorties aux postes élevés de pouvoir partout dans le monde sont souvent des femmes de droite ou d’extrême droite. C’est Margaret Thatcher, c’est Angela Merkel, des femmes du camp conservateur qui rassurent sur le fait qu’elles ne vont pas modifier l’ordre social. Marine Le Pen a de ce point de vue tout ce qu’il faut. Elle est héritière d’une position politique. Elle a cette voix extrêmement grave qui renvoie à une voix d’homme. Elle a aussi ce positionnement politique qui fait qu’elle ne renversera pas l’ordre. Et elle est très souvent entourée d’hommes, les femmes du Rassemblement national, on ne les connaît pas.

C’est ce que la sociologue Marie Donzel a appelé le « syndrome de la Schtroumpfette » au milieu d’un village d’hommes. Mais cela ne fait pas d’elle une femme féministe.


Comment voyez-vous l’avenir du mouvement ? D’ailleurs, comment faut-il l’appeler, écologiste, de gauche, émancipateur... ?

J’aimerais bien l’appeler la bifurcation écologique et sociale. (rires)

Écoutez, je n’ai pas de boule de cristal. C’est difficile de savoir ce qui va se passer dans les jours et les semaines qui viennent.

Mais vous allez y contribuer.

Oui, bien sûr. Mais j’ai envie de dire aux copains et copines de La France insoumise : « Attention à ne pas faire les erreurs de 2017 et d’avant. » On ne peut pas partir du principe que c’est « On nous rejoint ou rien ». Il faut trouver les modalités d’une recomposition. Et pour qu’il y en ait une, il faut que tout le monde bouge. Oui, votre score est extraordinaire, bravo. Sauf qu’il est encore sous le plafond de verre. Il faut donc tirer les leçons pour qu’en 2027 on ne se retrouve pas comme en 2022 et 2017. Je veux qu’on discute. En plus, j’ai plein d’affinités avec des gens de La France insoumise, j’aime beaucoup les personnes qui sont allées chercher durant cette campagne des personnes dépolitisées.


Qui par exemple ?

Des personnes des quartiers populaires, des personnes pauvres ou marginalisées. J’admire beaucoup cela. Je n’ai aucune réticence intellectuelle. Mais on ne peut pas être dans un rapport de force. Il nous faut recomposer et réinventer une manière d’être en politique. C’est ce que j’ai envie de dire aux copains et copines de LFI. Je meurs d’envie de faire avec vous, mais à une condition : on ne dit pas « Vous venez ou rien » (rires).

On trouve une autre voie. Une autre manière de faire.

Ils disent fréquemment : « On a souvent tendu la main. Et on nous a toujours fermé la porte au nez. »

Ils ont raison. Et nous, on a raison sur d’autres choses. Il y a des torts des deux côtés. Mais maintenant on passe à autre chose.

« Qu’est-ce que vous préférez, votre SUV ou vos enfants ? »

Prenons aussi des personnes qui n’ont pas envie d’avoir cet héritage comme des boulets qu’on traîne. C’est la responsabilité des leaders politiques et des leaders d’opinion de faire table rase du passé. Il y a une urgence sociale, écologique, politique.


Envisagez-vous de diriger Europe Écologies-Les Verts ?

On va voir ce qui va se passer dans les jours et les semaines qui viennent. Je prendrai ma part de responsabilité partout où ce sera nécessaire. Je ne suis pas revenue à la politique pour laisser en plan tout ce qu’on a commencé. Donc oui, je ferai en sorte que la ligne politique que l’on a construite soit présente partout où il est possible d’être présent. Et de peser partout où il est possible de peser. C’est la démocratie. On ira à la démocratie.


C’est-à-dire vous présenter à une prochaine élection au sein d’EELV quand ce parti fera l’analyse de cette campagne qui a échoué ?

J’espère que l’on sera en mesure de faire cette critique sans être dans une culpabilisation, mais en étant dans une critique constructive. Je pense qu’on avait une complémentarité, Yannick Jadot et moi. Yannick Jadot avait quelque chose de rassurant vis-à-vis d’une population à laquelle moi, je ne parle pas, voire rétive à ce que je peux dire. Et moi, j’allais chercher d’autres personnes auxquelles Yannick Jadot ne parle pas forcément. Cette complémentarité aurait été bénéfique. Le sujet, c’était comment on faisait vivre ces deux lignes-là. Et comment on arrivait à parler à un ensemble qui était beaucoup plus large que la base de chacun. C’est à mon sens là qu’a été la faille principale.


La question du nucléaire reste cruciale pour un pays comme la France. Restez-vous sur la ligne traditionnelle des écologistes, selon laquelle le nucléaire est une voie sans issue ?

Il faut absolument sortir du nucléaire. Qu’est-ce qu’on lègue à nos enfants ? Comment faire pour que notre mode de vie n’impacte pas des générations et des générations ? C’est le seul argument. Or, à partir du moment où vous émettez des déchets radioactifs plusieurs milliers, voire plusieurs centaines de milliers d’années, pour votre confort immédiat, pour brancher votre smartphone ou votre voiture électrique, vous mettez en danger la vie de dizaines et de centaines de milliers de générations derrière vous.

Mais la France a tellement été biberonnée au nucléaire qu’elle n’est pas capable d’entendre cela. C’est une bataille culturelle à mener. Et derrière la question du nucléaire, il y en a une beaucoup plus fondamentale : à quel prix pour les autres organisons-nous notre plaisir ? C’est la question fondamentale de l’écologie.

Aujourd’hui on organise notre plaisir et notre satisfaction au détriment des générations futures, et au détriment des pays du Sud. On le fait sans aucune culpabilité. J’ai envie de dire : « Qu’est-ce que vous préférez, votre SUV ou vos enfants ? » Et si vous n’êtes pas capables de regarder vos enfants en disant « J’ai préféré mon SUV », alors vous avez quelque chose d’écologiste. Venez !

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