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Présidentielle

Sandrine Rousseau, l’écoféministe qui dérange

Sandrine Rousseau, à Paris, le 1er septembre 2021.

L’économiste, vice-présidente de l’université de Lille, se présente comme la plus radicale des cinq candidats à la primaire écologiste. Sandrine Rousseau assume une « écologie de transformation », un projet qui lui vaut régulièrement des attaques sur les réseaux sociaux.

Reporterre publie chaque jour de la semaine le portrait et l’interview de l’un des cinq candidats à la primaire des écologistes, dont le premier tour se déroule du 16 au 19 septembre et le second du 25 au 28 septembre, en vue de la présidentielle de 2022. L’ordre de passage a été tiré au sort.



Paris (11ᵉ)

« J’ai conscience que ça va être très violent. » Lorsque nous avions rencontré Sandrine Rousseau pour la première fois au mois de mars 2021, elle n’était pas dupe. Installée sur le canapé d’un appartement parisien qu’elle emprunte lors de ses passages dans la capitale — elle réside le reste du temps à Lille (Nord) — elle l’avait prédit : la campagne présidentielle allait être difficile. Six mois plus tard, l’histoire lui a donné raison. « Je ne pensais pas que ça allait arriver si vite », dit-elle aujourd’hui, dos droit, look strict mais sourire amical, assise à l’extérieur de son bureau de campagne à Paris.

Cette économiste de 49 ans, enseignante et vice-présidente de l’université de Lille méconnue du grand public, a été propulsée en quelques semaines dans le grand bain de la primaire écologiste. Et avec elle, les attaques, les polémiques et le cyberharcèlement. Parmi les cinq candidats à la primaire [1], censée désigner le prétendant vert à la présidentielle de 2022, Sandrine Rousseau, adhérente d’Europe Écologie—Les Verts (EELV), se présente comme la plus radicale.

« Elle a une forme de clarté et de rupture assumée, commente Thomas Portes, son porte-parole. Elle n’est pas dans l’idée qu’il faut contenter tout le monde et que les décisions seront faciles à prendre ; celles-ci sont nécessaires pour livrer une planète respirable pour nos enfants et elle compte les endosser. » Ses soutiens louent une femme « gentille », « adorable », « qui pense aux autres ».

Parmi les propositions de Sandrine Rousseau, on retrouve la réduction du temps de travail, la valorisation du Smic, la mise en place d’un revenu d’existence à 850 euros par mois, mais aussi l’augmentation du prix du carbone, la taxation des riches et la sortie des pesticides. Elle se définit comme « écoféministe » [2], dénonce les « humiliations » et discriminations faites chaque jour « à des millions de Français et Françaises » selon leur couleur de peau, leur genre, leur sexualité ou leur santé. Sa candidature a suscité beaucoup d’enthousiasme au sein des réseaux militants féministes, LGBT [3] et antiracistes.

© Mathieu Génon/Reporterre

Torrents d’insultes sur les réseaux sociaux

Mais les polémiques n’ont pas tardé. Dans un discours prononcé le 20 août aux journées d’été d’EELV, elle a affirmé que notre système économique, social et sociétal était fondé sur un triptyque de « prendre, utiliser et jeter le corps des femmes, des plus précaires et des racisés ». Les railleries et insultes ont fusé sur les réseaux sociaux, l’accusant de faire partie de « l’extrême gauche woke » (« éveillée ») [4].

Quelques jours plus tard, la candidate favorable à l’accueil des réfugiés afghans a déclaré au micro de BFM TV que si des terroristes se trouvaient parmi eux, « les avoir en France nous permet[trait] aussi de les surveiller ». Une formulation « maladroite », a-t-elle reconnu par la suite, qui a été largement partagée et critiquée sur internet, notamment par des militants d’extrême droite. EELV a dû publier un communiqué rappelant qu’« il reste possible d’exclure des évacuations la minorité de personnes soupçonnées de liens avec les talibans » et qu’il n’était « pas question de prendre à la légère la présence en France de personnes dangereuses pour notre pays ». « Nous avons un devoir humain primordial, explique aujourd’hui Sandrine Rousseau à Reporterre. Au nom de la peur du terrorisme (que je comprends), on laisse mourir et enfermer des femmes et des enfants. Si des personnes sont mal intentionnées parmi les réfugiés, on a quand même des moyens de lutte antiterroriste en France qui nous permettent d’agir. »

Sandrine Rousseau, à Paris, le 1er septembre 2021. © Mathieu Génon/Reporterre

Interrogée par le journal Charlie Hebdo, Sandrine Rousseau a par ailleurs déclaré le 25 août : « Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par des ingénieurs. Je préfère des femmes qui jettent des sorts [5] plutôt que des hommes qui construisent des EPR [des réacteurs nucléaires]. » Là encore, l’affirmation a fait grand bruit, certains internautes lui reprochant d’être « anti-science ». « Je suis chercheuse, je fais des sciences sociales et économiques, rétorque-t-elle. Dans mon équipe, il y a des femmes ingénieures qui travaillent dans l’aérospatial ou l’énergie. On sait ce qu’est la science. Ce qui nous interroge, c’est : quels choix technologiques faisons-nous dans notre société ? Qui possède et maîtrise cette technologie ? »

En quelques jours, la Lilloise est ainsi devenue la cible d’internautes, particulièrement ceux d’extrême droite. Sandrine Rousseau, petite taille mais batailleuse, balaie ces polémiques d’un revers de la main : « Il y a une volonté de décrédibiliser ma candidature parce que je dérange. »

Alice Coffin, conseillère écologiste de Paris et membre de l’équipe de Sandrine Rousseau — elle-même souvent sujette au cyberharcèlement — remarque que cet acharnement va au-delà de l’« écolo-bashing » habituel, à savoir la moquerie des maires écologistes qui refuseraient le tour de France et les sapins de Noël : « Là où les mécaniques sont spécifiques pour le cas de Sandrine, c’est aller déterrer une phrase en en modifiant le sens. » Une référence à un tweet de Sandrine Rousseau, publié en 2015 et ressorti par des internautes, où elle écrivait, photo de pylônes électriques à l’appui, que des éoliennes ne seraient pas plus moches dans le paysage. Des centaines de personnes ont commenté son post, laissant entendre qu’elle confondait les éoliennes, productrices d’énergie, et les pylônes, transporteurs d’énergie.

« C’est une mécanique qui va chercher un impensé macho et sexiste de la société : faire passer une femme pour une écervelée, poursuit Alice Coffin. On retrouvait les mêmes procédés en 2007 autour de la campagne de Ségolène Royal [Parti socialiste]. Extrêmement vite, un procès en illégitimité et un processus de disqualification s’étaient organisés contre elle. »

« Renverser la table »

Même au sein de son propre parti, la candidature de Sandrine Rousseau divise. « Tout le monde pensait que c’était une candidature de témoignage qui n’accrocherait pas, confie Pierre Serne, conseiller municipal de Montreuil et membre de l’équipe Rousseau. Toute la direction du parti se préparait au duel Yannick Jadot — Éric Piolle. Mais dès que quelque chose ne se passe pas comme prévu, ça dérange. La direction pourrait toutefois voir que Sandrine Rousseau amène dans la sphère de l’écologie politique des gens qui n’y étaient pas jusque-là : des militantes féministes, LGBT, des défenseurs de migrants… »

Sandrine Rousseau n’a pas peur de « renverser la table », souligne une de ses amies écologistes, Annie Lahmer. Elle n’avait pas hésité à le faire en 2016 en révélant — tout comme sept autres femmes, dont Annie Lahmer — que le député écologiste et vice-président de l’Assemblée nationale Denis Baupin harcelait et agressait sexuellement des femmes du parti. En 2011, il avait plaqué Sandrine Rousseau contre un mur, lui avait agrippé la poitrine et tenté de l’embrasser [6]. La parole des victimes avait été « bien reçue » par la direction, affirme Sandrine Rousseau. Mais la situation a généré des tensions telles qu’elle ressentit le besoin de quitter le parti en 2017. Elle y était adhérente depuis 2009, avait été élue conseillère régionale et vice-présidente du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais sous cette étiquette en 2010. Elle avait ensuite été nommée porte-parole nationale du parti en 2013, puis secrétaire nationale adjointe (« numéro deux ») en 2016.

© Mathieu Génon/Reporterre

Le déclic de son retour ? Le 6 juillet 2020, lorsque Gérald Darmanin, accusé de viol, de harcèlement sexuel et d’abus de confiance, a été nommé ministre de l’Intérieur. Premier flic de France. « J’ai entendu l’information et je me suis dit “Ma fille, tu ne vas pas regarder les trains passer, tu ne vas pas regarder le monde comme ça” », nous confiait Sandrine Rousseau en février 2021. Elle a alors repris sa carte à EELV et annoncé sa candidature à la primaire en octobre 2020.

Malgré le temps que demandent la campagne, les interviews, les débats, elle tient à garder son poste de maîtresse de conférences à l’université de Lille, et son statut de vice-présidente. Elle aime d’ailleurs rappeler qu’elle est la seule candidate à « avoir un vrai métier », et que la politique ne doit pas en être un. Conséquences : beaucoup de temps passé dans les trains, un déficit de moyens comparé à ses adversaires. Et des étudiants lillois remontés : « Plus elle s’investit dans la campagne, plus il est compliqué de communiquer avec elle, dénonce Marlène, militante au syndicat Solidaires étudiant·e·s de Lille. On a besoin d’interlocutrices disponibles rapidement, on veut qu’elle puisse faire pression sur le Crous [7] sur la question des logements, des bourses, du travail mené auprès des centres de santé… Nous sommes très en colère de la voir sur différents plateaux médiatiques se servir de la misère étudiante comme argument de campagne. »

Pourtant, ses soutiens l’assurent, elle mettra en œuvre ses promesses. « Si demain elle interdit les pesticides et que la FNSEA [8] vient manifester devant l’Élysée, elle ne reculera pas », affirme Thomas Portes. Les critiques et les polémiques ne font pas peur à son équipe : « La violence des attaques est à la hauteur du sentiment que les gens ont de voir émerger un nouveau système qui va prioriser pour une fois l’intérêt général et la planète, sur les intérêts individuels et le profit », poursuit le porte-parole.

Et qu’on ne vienne surtout pas dire à l’équipe de Sandrine Rousseau que tout est joué et que l’eurodéputé Yannick Jadot, plus connu, serait un meilleur choix pour rassembler. « Penser les choses de manière figée, c’est le fondement d’un système de domination, dit, agacée, Alice Coffin. En France, on n’aurait pas toutes ces lois s’il n’y avait pas eu des gens qui y avaient cru, alors que tout le monde leur disait que c’était impossible. »

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