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Angélique Huguin : « Je continue de lutter parce que c’est une manière de rester debout »

Durée de lecture : 20 minutes

13 novembre 2019 / Entretien avec Angélique Huguin

Dans cet entretien, la militante antinucléaire Angélique Huguin raconte son enfance en Meuse, son militantisme contre le projet Cigéo à Bure et le « choc » de la mise en examen. Et rappelle qu’« on fait vaciller le pouvoir quand les gens se reconnectent les uns avec les autres ».

Reporterre poursuit une série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, Angélique Huguin, administratrice du réseau Sortir du nucléaire. Opposée au projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, en Meuse, elle fait partie des militants mis en examen pour « Association de malfaiteurs ».


Reporterre — Où avez-vous grandi ?

Angélique Huguin — J’ai grandi en Meuse, dans un petit village à côté de Verdun. Celle-ci, pour moi, était la « grande ville ». Ma mère était employée et mon père ouvrier. J’ai eu une scolarité assez médiocre. J’étais déjà rebelle, révoltée contre la hiérarchie que je trouvais imbécile.



Y a-t-il une tradition militante dans votre famille ?

Non. Mon père était magasinier chez Renault, issu d’une famille ouvrière de six enfants, vivant dans la pauvreté. Il avait été fan de Mitterrand, puis déçu du mitterrandisme, ne sachant plus quoi voter ensuite. Il me parlait beaucoup : des infos, de la guerre, de la géopolitique. Ma mère était d’une famille très catholique, de classe moyenne basse. Mes parents n’étaient pas militants mais ils avaient des valeurs très fortes : la solidarité, la fraternité, la liberté, l’égalité. Et l’Éducation nationale nous a aussi fait croire à ces valeurs-là, dans le pays des droits de l’Homme. J’ai été élevée dans cette image démocratique et j’y ai cru.



Comment se sont passées vos études ?

L’adolescence n’a pas été simple, ma situation familiale était compliquée. J’étais en rébellion contre l’Éducation nationale et j’ai fini par ne pas passer le bac. Je me suis dirigée vers le métier d’aide-soignante, que j’ai exercé pendant dix ans. À l’heure actuelle, je n’ai toujours pas le bac, ce qui fait de moi un ovni dans les luttes dans lesquelles je navigue.

Comme aide-soignante, j’étais le mouton noir : je ne militais pas pour mon salaire, je faisais des heures supplémentaires à en gaver, car j’étais là avant tout pour les gens malades. Mais je me suis rebellée contre le système qui instaure trop souvent des privilèges au sein de l’hôpital. Cela m’énervait déjà, alors que je n’étais pas politisée, je n’avais pas mis de mots sur tout ce que je ressentais.

« Je n’ai pas le bac, ce qui fait de moi un ovni dans les luttes dans lesquelles je navigue. »



Comment est venue votre conscientisation politique ?

J’ai vécu ce moment à l’hôpital où l’on s’est mis à ne plus utiliser les mots de la santé et du social, mais ceux de l’économie. Quand je faisais la commande des couches, on me disait le prix que ça coûte, on me rappelait que c’est trois couches maximum par jour et par patient, et parallèlement on nous expliquait qu’il faut les changer régulièrement pour éviter les escarres. Ces injonctions paradoxales me révoltaient. Je me suis confrontée à cette vision de l’hôpital et je ne pouvais plus faire le métier d’aide-soignante, j’avais l’impression de mourir à l’intérieur, j’ai fait un burn out.

Donc j’ai repris des études de psychologie à Strasbourg, en 2004. J’ai pris mon fils sous le bras car j’étais mère célibataire. Je bossais, je m’occupais de mon gamin, dormais trois ou quatre heures par nuit, et j’ai réussi ma première année, ce qui était énorme pour moi ! Là, deux choses m’ont amenée à devenir militante. D’abord, le fait que je n’étais financée que pour deux années d’étude : la troisième année, j’allais me retrouver sans argent. Ma famille n’avait pas les moyens de m’aider. Je suis allée voir ma banquière, mon assistante sociale, ma cheffe de service de l’hôpital. Elles m’ont toutes dit : « On ne trouve pas de solution pour vous, vous n’avez pas un petit copain ? » Ma colère a commencé là.

Depuis dix ans, j’étais entrée dans le moule : j’avais été élue municipale de mon petit village, aidé ma grand-mère jusqu’au bout, super bien fait mon métier, élevé mon gamin comme dans les magazines, tout en prenant soin de moi et en ayant une vie sociale. Je reprenais des études et réorientais ma carrière comme on me le conseillait. Et là cette société n’était pas capable de m’aider financièrement pour poursuivre !

Et puis, en 2006, lors de ma deuxième année d’études, a eu lieu le mouvement contre le CPE [le contrat première embauche]. Un jour où je regardais les infos, mon gamin est passé devant moi et je me suis dit qu’à cette allure, le Code du travail serait complètement détricoté quand il serait adulte. Alors, je suis allée écouter ce qui se racontait à la fac occupée, lors d’une assemblée générale. Je me suis dis : « Waouh, il y a des gens qui pensent comme moi ! »

« À l’hôpital, on s’est mis à ne plus utiliser les mots de la santé et du social, mais ceux de l’économie. »



Qu’est-ce qui vous a touchée dans ces discours ?

Ils parlaient d’injustices. Or, déjà à l’hôpital, je trouvais que ce n’était pas normal que le médecin soit payé plus que l’aide-soignante, parce que sans aide-soignante, le médecin n’existe pas. Je me suis rendue compte que j’avais une conscience de classe, que la classe ouvrière de mes parents m’habitait.

À Strasbourg, je ne supportais pas de voir des mamans faire la manche devant le magasin où j’allais acheter avec mon RSA des yaourts pour mon fils. Pourquoi, si on se base vraiment sur les principes fondateurs de la République, le monde n’arrive-t-il pas à mieux tourner ?



Le fait de venir d’un petit village de Meuse a-t-il aussi joué ? Vous n’êtes pas de la « bonne famille », mais aussi peut-être pas du « bon territoire ».

Tout à fait. À Strasbourg, trouver des cours de musique pour son enfant est relativement facile parce que la ville développe une politique d’aide aux plus pauvres. En Meuse, il n’y a pas cela et c’est inabordable pour les ouvriers. Par ailleurs, j’ai beaucoup été élevée par mon arrière-grand-mère – qui a vécu les deux guerres en Meuse, un territoire occupé.



Venir de Meuse et de Verdun a donc eu un impact sur votre parcours ?

Le fait de venir du monde rural a construit mon rapport à la nature. On allait aux affouages [1] avec mon père. On faisait du jardinage, on se promenait dans la forêt, on jouait à la rivière. C’était un lien constant à la nature, dont on ne se rendait pas compte.

Mais il y a aussi le côté Verdun. J’ai grandi à côté des lignes de croix blanches des soldats, j’allais voir l’âge que les soldats pouvaient avoir quand ils sont morts. Mon arrière-grand-mère, alors que j’avais sept ou huit ans, m’a emmenée à Douaumont, le champ de bataille près de Verdun. Les villages ont été rasés, une forêt a repoussé et il y a un ossuaire, une tombe avec tous les os des soldats non identifiés. J’ai demandé à ma grand-mère à qui étaient ces os, si c’étaient ceux des Français ou des Allemands. Elle m’a répondu que c’était mélangé. C’est là que j’ai compris l’absurdité de la guerre.



À partir du mouvement contre le CPE, qu’avez-vous fait ?

Je n’ai pratiquement plus fait que militer. Pour le CPE, j’ai étudié l’ensemble de la loi. Puis lors du contre-sommet de l’Otan, à Strasbourg en 2009, j’ai participé à l’organisation de la legal team [équipe de soutien juridique]. Ensuite, je suis partie vivre en Allemagne où j’ai rencontré le mouvement antifasciste allemand qui est aussi antinucléaire et écologiste. J’ai rejoint un projet de vie alternatif en pleine nature, où j’ai fait de l’apiculture. J’avais vraiment envie d’un métier en contact avec la nature. Mais au bout d’un an, pour des raisons familiales, je suis retournée en Meuse.

« Je me suis rendue compte que la classe ouvrière de mes parents m’habitait. »

Là, j’ai repris des études en apiculture. Mais le lieu de formation était l’antre de l’apiculture intensive ! Je suis allée jusqu’au bout malgré tout. J’ai fait un mémoire sur l’apiculture écologique et le jury m’a dit : « On n’a jamais vu un mémoire aussi fouillé, mais il faut traiter ses ruches et produire beaucoup de kilos de miel. » À chaque fois que j’essaye de répondre aux prescriptions sociales, aux injonctions dominantes, je bute contre l’absurdité !



Comment en êtes-vous arrivée à militer contre le nucléaire ?

J’avais entendu parler de la lutte contre la poubelle nucléaire de Bure, mais je ne voulais pas m’y intéresser. C’était trop près de chez moi. Je ne voulais pas recommencer à militer puisque depuis mon retour en Meuse j’essayais de construire un projet de vie moins centré sur une activité militante. Je suis juste allée à un festival, j’y ai rencontré des militants de Bure stop. Ils m’ont invitée à une réunion, en 2012. J’y suis allée et j’ai été cooptée dans le conseil d’administration. Mais je ne voulais pas mettre le doigt dans l’engrenage d’une lutte, surtout celle-ci car lutter contre le nucléaire, ça prend aux tripes et surtout ça prend du temps. Je voulais me concentrer sur ma vie personnelle.

J’ai repris un travail, précaire, dans un centre social. Mais je me rendais compte encore une fois que je cautionnais un système problématique, où l’on explique à des pauvres qui vivent dans des logements hyper mal isolés avec des chauffages électriques qu’il faut mettre des ampoules à économies d’énergie ! Je suis allée jusqu’au bout de ce contrat de deux ans puis je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de travailler dans le monde salarié pour être à mon propre compte.

En parallèle, je rencontrais de plus en plus de personnes qui luttent contre le nucléaire, je suis allée à des événements autour de Bure, j’ai commencé à reprendre un rythme militant régulier. J’ai aidé un peu à l’organisation le jour du festival des 200.000 pas à Bure [en 2016], et le lendemain, l’occupation du bois Lejuc commençait. C’est à partir de là que j’ai été plus souvent à Bure.



Quelle est la place du nucléaire dans les luttes écologistes ?

Après mai 68 et durant la période de construction des centrales, le nucléaire avait une grande place dans le mouvement écologiste. Aujourd’hui, l’évidence qu’être écologiste c’est être antinucléaire s’est étiolée. Il y a des gens pour qui cela paraît même étrange d’être contre le nucléaire et de vouloir sauver le climat. Car le nucléaire est présenté — à tort — comme « propre ».

Or, si le climat se dérègle, c’est bien parce que ce monde est industriel, parce qu’il y a des inégalités, parce qu’une partie de l’humanité pille les ressources de la planète. Ce monde-là, c’est aussi celui du nucléaire. Pour la nouvelle génération de militants pour le climat, le combat anti-nucléaire n’est pas une évidence. Eux voient l’urgence climatique. Les extrêmes dangers du nucléaire sont invisibles.



Pourquoi est-il important de lutter contre le nucléaire ?

Il y a quelques années, j’aurais dit que c’est parce que j’avais douze ans quand le nuage de Tchernobyl est passé au dessus de mon jardin, et que depuis j’ai des problèmes de peau et de thyroïde. Le nucléaire me semble dangereux. Mais il n’y a pas que ça. Le nucléaire fait partie d’un système global, contre lequel je lutte depuis longtemps. Je l’ai compris peu à peu.

« Aujourd’hui, l’évidence qu’être écologiste c’est être anti-nucléaire s’est étiolée. »

Le nucléaire a mis dans la tête des gens que tout pouvait disparaître d’un seul coup. Avec quelques échanges de bombes atomiques et quelques accidents nucléaires bien placés, l’humanité peut disparaître. Cette idée pèse dans nos consciences collectives sans qu’on s’en rende compte. D’un coup, la vie n’a plus la même valeur. Peut-être cela ne serait-il pas plus mal que l’humain soit balayé, mais j’aime cette planète, et j’ai envie que les êtres vivants — humains y compris — puissent continuer à y vivre. Le nucléaire est du côté de la mort, de la guerre.



En quoi lutter contre le nucléaire amène-t-il à une multiplicité de combats ?

Le nucléaire est une lutte qui comporte de multiples portes d’entrée. Si l’on prend la première porte, la manière dont l’uranium est extrait dans les pays les plus pauvres, on touche au colonialisme, au droit des migrants, à la souveraineté des pays du Sud, à l’exploitation des ressources de la planète. Si l’on prend la dernière porte, c’est le projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires, avec le droit des générations futures, l’accaparement des terres, etc.

Au-delà, il y a la question des libertés et de la répression. Car même si depuis quelques années, la répression frappe tout le mouvement social, à Bure et dans le mouvement anti-nucléaire en général, on a subi une répression terrible. On fait face à l’État, à l’armée, à l’industrie du nucléaire. Le nucléaire va donc de pair avec un système de répression énorme que l’État n’arrive plus à cacher. Comme à la Zad de Notre-Dame-des-Landes et contre les Gilets jaunes, la lutte anti-nucléaire le force à montrer sa vraie face autoritaire.



La lutte climat est aujourd’hui beaucoup portée par des jeunes... Comment fait-on pour renouveler la lutte antinucléaire ?

Lors de l’Atomik tour, une tournée organisée de janvier à juin comme alternative au débat public sur les déchets nucléaires, j’ai discuté avec les groupes locaux un peu partout en France. La lutte antinucléaire va mal, comme en miroir de l’industrie nucléaire, qui ne se porte pas bien non plus. Il y a eu des scissions, des fissions, la lutte a quelque chose d’atomisée. On ressent encore les cicatrices de ces tensions, elles sont comme des plaies ouvertes et ça pèse dans la balance du renouvellement.

Et puis cette lutte est aussi vieille que les centrales le sont : ceux qui ont porté le combat ont aujourd’hui plus de 60 ans, ils sont usés, ils se sont battus toute leur vie. On a perdu beaucoup de monde en route, ceux qui sont restés sont bien souvent en couple et de classe moyenne. Ça donne aussi le ton : quand tu n’as pas d’appuis familiaux et économiques, tu ne dures pas longtemps dans la lutte anti-nucléaire.



Qu’est-ce qui fait qu’à Notre-Dame-des-Landes, l’occupation a marché, alors qu’à Bure, c’est si compliqué ?

Un aéroport, c’est facile à visualiser, à expliquer. Le terrain à occuper n’est pas le même, la géographie et le climat non plus. Bure est en pleine « diagonale du vide » sur le plan démographique. C’est l’Est, donc dès le milieu de l’automne, le froid revient : c’est peut-être plus compliqué à occuper que le bocage nantais qui bénéfice d’un climat plus océanique et doux. Et puis sur le plan économique, les deux régions ne sont pas dans la même situation. Quand le nucléaire « arrose » cette région de l’Est, le chômage y est tellement important et les fonds publics moins foisonnants que « ça pousse » immédiatement. En Bretagne, c’est différent, et la culture de résistance est beaucoup plus présente.

« Dans le mouvement anti-nucléaire, on a subi une répression terrible. »

Dans les années 1945-1950, la France s’est lancée dans l’industrie nucléaire avec un objectif : refaire du pays une puissance qui compte, après cinq années de collaboration avec les nazis. Tout le développement économique et politique du pays a été reconstruit sur le nucléaire. Donc quand on touche à cela, on touche à l’identité française.

On a cependant occupé le terrain à Bure, dans le bois Lejuc, et ça nous a permis de gagner du temps. Cela a fonctionné selon trois axes : l’occupation de la forêt, la médiatisation de cette occupation, et le combat juridique. Les trois sont indispensables.

Les luttes se font écho : s’il n’y avait pas eu la Zad de Notre-Dame-des-Landes, peut-être l’opposition à Bure n’aurait-elle intéressé personne. Sivens a aussi joué, car après la mort de Rémi Fraisse, sous la présidence de Hollande, le gouvernement s’est montré moins offensif en matière de répression. Depuis l’arrivée de Macron, la gestion des mouvements sociaux et écologistes, comme la gestion des occupations – que ce soit des ronds-points ou des forêts – est devenue hyper autoritaire.



La clé serait donc l’interconnexion entre l’action juridique, médiatique et l’opposition physique sur le terrain ?

On ne mobiliserait pas les jeunes seulement sur la pétition L’affaire du siècle, ils vont aussi occuper l’entrée de Total, ou le pont de Sully à Paris. Beaucoup de militants, moi y compris, en ont marre de la réunionite, et reviennent parce qu’il y a des actions de terrain. Les gens ont envie d’avoir prise. Mais sur le nucléaire, il y a peu d’endroits où on a prise, si ce n’est à Bure, ou peut-être à la piscine de stockage des déchets nucléaires de Belleville-sur-Loire si elle venait à se construire.

Une autre chose importante est le tissu local. Nous avons besoin de nous reconnecter les uns aux autres. C’est ce qui a marché sur les ronds-points, c’est pour cela que les Gilets jaunes sont restés des heures, des jours, sous la pluie. On a fait vaciller le pouvoir quand les gens se sont reconnectés les uns avec les autres. Dans l’histoire de la lutte antinucléaire, le Pays basque a réussi à ne pas avoir de centrale notamment parce qu’il y a une identité basque. Idem chez les Bretons. Ce qui a fonctionné, ce sont les liens.

J’ai l’impression que c’est en train de se passer, notamment dans la lutte antinucléaire : les liens se tissent. Lors de l’Atomik tour, j’ai découvert plein de projets géniaux, rencontré ceux qui luttent pour le climat, pour les Coquelicots et contre les pesticides, des gens qui se mettent à lutter à 60 ans… On a constaté que des collectifs militants qui sont à 50 km à peine les uns des autres ne se connaissaient pas. On est dans un monde tellement pyramidal et tellement centré sur le national que localement, on ne sait plus ce qui se passe à côté de chez nous. Mais cela change, un réseau est en train de se former.



La répression vous a atteint dans votre vie personnelle. Vous êtes mise en examen et sous contrôle judiciaire dans le cadre d’une instruction pour association de malfaiteurs. Quelles en sont les conséquences concrètes ?

Je les digère au fur et à mesure. On ne nous apprend pas à l’école ce que signifie être mis en examen. On se doutait que tous les gens qui avaient milité à visage découvert en 2016 et 2017 à Bure allaient être sous le coup de la répression du monde nucléaire, mais on ne savait pas quelle forme elle prendrait. Durant ma garde à vue, j’étais très sereine parce que j’étais prête à assumer le fait que je milite à Bure et que pour moi c’est une liberté d’opinion politique, d’expression, d’association. À mon sens et au vu des faits incriminés, je n’ai rien à me reprocher. Mais en sortant, j’étais mise en examen sous contrôle judiciaire, avec une interdiction de territoire sur les communes de Bure et de Saudron, les deux sur lesquelles reposent le projet Cigéo. Bure est là où se trouve la Maison de résistance, lieu important et symbolique de la lutte. Je subis aussi une interdiction d’entrer en communication avec certains de mes camarades de lutte qui sont aussi des amis proches et j’ai une obligation de suivi par le SPIP [le service pénitentiaire d’insertion et de probation]. C’est être déjà punie, entravée dans mes libertés avant même que l’enquête soit terminée, avant même que j’ai été jugée.

« Ils m’ont provoquée en essayant de me faire taire. Du coup, j’ai recommencé à militer de plus belle. »

C’est un choc, un raz-de marée dans ma vie tant sur le plan personnel que militant. Je ne suis pas née militante, je n’ai pas fait de plan de carrière. Je suis devenue militante alors que j’avais déjà un enfant, j’ai donc eu la sensation de lui faire payer mon militantisme. Mon gamin a une maman mise en examen, perquisitionnée deux fois. Il sait que je suis allée en garde à vue 57 heures. J’ai été gardée à vue par le gendarme qui avait écouté mon téléphone pendant un an ; je me suis aperçue qu’il connaissait énormément de choses sur ma vie ou sur mes relations avec mon fils.

Alors, je me suis dit qu’il fallait que je protège ma famille. Que le militantisme, c’était mon choix, que je n’avais pas à le leur imposer et donc je suis partie pendant deux mois, sur les routes. Mais je me suis rendue compte que j’avais raté des épisodes importants de la vie de mon fils. Je suis rentrée et je me suis dit, c’est comme ça : mon fils a une mère militante et ma mère a une fille militante. J’ai appris à accepter ce que j’étais.

Être mise en examen, c’est comme une maladie grave. Certaines personnes ne me parlent plus, au cas où je serais contagieuse, tandis que d’autres viennent me dire : « Ne t’inquiète pas, tu n’iras pas en prison ». Comme quand on te dit : « Ne t’inquiète pas, tu ne vas pas mourir du cancer ». Potentiellement, j’ai plus de risque d’aller en prison que vous. D’un seul coup, la société nous met à part, on n’a plus le contrôle de soi, puisqu’on est sous contrôle judiciaire, on ne peut plus aller où l’on veut, on ne peut plus parler à certains de nos proches. Mais la vie continue malgré tout.

Je continue aussi à lutter, parce que c’est une manière de rester debout. Si d’un seul coup j’étais restée chez moi sans voir d’autres militants, que j’avais juste repris un travail « normal » et que ma vie était seulement ponctuée par cette répression, c’est comme si la répression prenait toute la place de la lutte. Quand ils m’ont arrêtée, j’avais l’intention de faire une pause militante, de m’occuper enfin de mes abeilles. Sauf qu’ils m’ont arrêtée, ils m’ont provoquée en essayant de me faire taire et du coup, je me suis remise à militer de plus belle ! Et je n’ai toujours pas d’abeilles !

  • Propos recueillis par Marie Astier et Lorène Lavocat

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[1Le droit qu’ont les habitants d’une commune d’aller couper eux-même du bois de chauffage dans la forêt communale


Lire aussi : Face à la répression, l’opposition à Bure cherche à se renouveler

Source : Marie Astier et Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Hans Lucas/Reporterre

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