Élisabeth Borne, une « travailleuse acharnée » pas « écolo convaincue » au ministère de l’Écologie

Durée de lecture : 11 minutes

18 juillet 2019 / Justine Guitton-Boussion et Émilie Massemin (Reporterre)

Élisabeth Borne a été nommée, mardi 16 juillet, ministre de la Transition écologique et solidaire à la suite de la démission de François de Rugy. Pour mieux comprendre qui est cette technocrate, ex-patronne de la RATP, Reporterre dresse le bilan de son action au ministère des Transports, qu’elle occupe depuis mai 2017.

C’est un choix inattendu. Élisabeth Borne a été nommée, mardi 16 juillet, ministre de la Transition écologique et solidaire, après la démission de François de Rugy due aux révélations de Mediapart. Elle reste ministre des Transports, poste qu’elle occupe depuis le 17 mai 2017.

« Tout au long de mon parcours, j’ai acquis la conviction qu’il ne suffit pas de décréter la transition écologique pour qu’elle s’accomplisse, a-t-elle déclaré devant l’hôtel de Roquelaure, mercredi 17 juillet, pendant la passation de pouvoir avec son prédécesseur. Je mesure l’ampleur de la tâche qui m’attend. Ceux qui me connaissent savent que ça ne me fait pas peur. »

Élisabeth Borne n’est pas connue pour être une écologiste convaincue. « Je ne pense pas qu’elle soit écolo, estime Daniel Ibanez, chargé des transports aux Amis de la Terre. Elle est convaincue des problèmes de climat, mais je ne pense pas qu’elle ait pris la mesure des changements à mener pour y faire face. Par exemple, alors que les Amis de la Terre et la Fédération nationale des transporteurs routiers lui avaient envoyé un courrier commun réclamant la mise en place d’une navette ferroviaire dans les Alpes pour que les camions circulent sur rail plutôt que sur route, elle ne nous a jamais répondu. Sa seule action s’est limitée à une taxe sur le gazole — ce qui n’est pas une mesure, seulement une taxe. On aurait pu bien mieux travailler avec elle pendant deux ans. »

C’est plutôt une ministre connue pour son travail acharné et sa connaissance technique des sujets — elle a été directrice de la stratégie à la SNCF de 2002 à 2007, directrice de cabinet de la ministre de l’Écologie Ségolène Royal en 2014, puis patronne de la RATP de 2015 à 2017 — qui prend la tête du ministère.

Depuis plus de deux ans, Élisabeth Borne a mené différents chantiers de transports — dont la copieuse loi d’orientation des mobilités (LOM), encore en discussion. « Elle a vraiment une compréhension des enjeux écologiques, énergétiques, climatiques, dans le domaine des transports », juge Anne Lassman-Trappier, experte mobilité, administratrice chez France Nature Environnement.

À l’occasion de l’élargissement du portefeuille d’Élisabeth Borne, Reporterre vous dresse son portrait en creux, à travers son action au ministère des Transports.

Elle a imposé la réforme de la SNCF : ouverture à la concurrence, fin du statut des cheminots

Un TER et un TGV en gare de Besançon-Viotte (Doubs).

Élisabeth Borne s’est illustrée en faisant adopter la réforme de la SNCF en juillet 2018, malgré l’opposition farouche des syndicats de cheminots et trois mois de grève. Parmi les principaux axes de cette réforme, la transformation de la SNCF en société nationale à capitaux publics, la suppression du statut des cheminots pour les nouveaux arrivants, l’ouverture à la concurrence des lignes TGV et régionales et une éventuelle reprise de la dette de la SNCF par l’État.

La réforme avait suscité l’ire des syndicats. « Avec l’ouverture à la concurrence, un opérateur privé pourra répondre à un appel d’offres et, avec zéro investissement, engranger les subventions publiques des autorités organisatrices. C’est quand même formidable, comme concept ! Pour nous, c’est le hold-up du siècle ! », avait dénoncé Érik Meyer. Les associations écologistes, elles, ont déploré que cette loi ne garantisse pas l’avenir de ce mode de transport et fragilise un peu plus les petites lignes, déjà dans un état déplorable comme l’a révélé la grande enquête de Reporterre. « Le problème des petites lignes n’est pas traité, regrette Bruno Gazeau, président de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut). Leur régénération dépend des régions, mais encore faut-il qu’elles en aient les moyens. Enfin, au moins, on n’en est plus à vouloir supprimer les petites lignes. »

Un effort financier a quand même été promis. En septembre dernier, Élisabeth Borne a annoncé 13,4 milliards d’investissement dans les infrastructures de transport d’ici la fin du quinquennat, en donnant la priorité aux déplacements du quotidien. 3,6 milliards de cette enveloppe seront alloués à la remise à niveau du réseau ferroviaire existant, une augmentation de 10 % par rapport aux dix dernières années.

Concernant les projets de lignes à grande vitesse, le gouvernement avait commandé un rapport au Conseil d’orientation des infrastructures (COI), pour évaluer leur pertinence. Sans les annuler complètement, ce rapport remis en février 2018 préconisait de mettre un coup de frein à la ligne Bordeaux-Toulouse-Dax-Espagne et à la ligne Montpellier-Perpignan. Il se montrait également réservé sur le Lyon-Turin. En juillet 2017, la ministre des Transports avait déjà annoncé à Reporterre une « pause » sur ce projet contesté de liaison transalpine. Mais Daniel Ibanez, des Amis de la Terre, se montre sceptique : « La décision va évoluer en fonction des alliances et des échéances électorales. Comme le gouvernement se présente comme anti-populiste et pro-européen, et que les populistes italiens sont contre et l’Europe est pour, il va finir par déclarer qu’il y est favorable, même si c’est un gouffre financier et que ça ne sert à rien. »

Enfin, en mai dernier, Élisabeth Borne a annoncé un « report » de la mise en service de la future liaison ferroviaire controversée Charles de Gaulle Express à fin 2025 (au lieu de 2024, pour les Jeux olympiques), tout en insistant sur son caractère « indispensable pour l’Île-de-France ». Quant à la ligne Perpignan-Rungis de fret de fruits et légumes, menacée de fermeture, son sort est encore incertain.

Elle n’a pas obtenu gain de cause sur la vignette poids lourds

À la suite du mouvement des Gilets jaunes, le gouvernement a choisi en décembre 2018 d’abandonner la hausse des taxes sur les carburants. Le 1er janvier, une nouvelle prime à la conversion est entrée en vigueur, avec une aide allant de 100 à 2.500 euros par foyer.

En mai, la fin de la vente des véhicules thermiques (essence et diesel) d’ici 2040 a été inscrite dans la loi LOM. Les députés comptent faire diminuer de 37,5 % les émissions de CO2 des véhicules neufs utilisant des énergies fossiles en 2030, puis interdire leur vente d’ici à 2040. Élisabeth Borne, s’est félicitée de cette « étape historique », qui était un des objectifs du plan climat présenté par Nicolas Hulot en juillet 2017.

Alors que Élisabeth Borne plaidait pour la mise en place d’une vignette poids-lourds (pour taxer les transporteurs) en 2020, cette mesure a été laissée sur le bas-côté de la route. « Elle s’est prononcée très régulièrement en faveur de cette solution et il n’y a rien eu dans la loi d’orientation des mobilités, déplore Anne Lassman-Trappier. Cela signifie bien qu’elle n’a pas gagné ses arbitrages [face au gouvernement].  »

Elle a maintenu les projets autoroutiers du contournement est de Rouen et le GCO de Strasbourg

Élisabeth Borne n’a pas renoncé aux grands projets autoroutiers les plus contestés. En novembre 2017, sa signature apparaissait à côté de celle de Nicolas Hulot au bas de la déclaration d’utilité publique accordée au contournement est de Rouen, un nouvel axe reliant l’A28 au nord à l’A13 au sud.

De la même manière, elle a cosigné avec Nicolas Hulot le prolongement de la déclaration d’utilité publique accordée au grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg. Ceci, alors que le Conseil national de protection de la nature avait rendu sur ce projet deux avis défavorables et qu’il fait l’objet d’une forte opposition locale.

Elle est la première à s’être saisie de la question du vélo

En clôture des Assises de la mobilité, en décembre 2017, Élisabeth Borne a annoncé un plan vélo. Après neuf mois d’attente et de suspense, celui-ci a finalement été dévoilé en septembre 2018 par Édouard Philippe. Son but : tripler la part modale du vélo dans les déplacements quotidiens, et passer de 3 % de trajets cyclistes actuellement à 9 % en 2024. « Par rapport à tous les prédécesseurs d’Élisabeth Borne qu’on côtoie depuis 15 ans, c’est la première fois que quelqu’un se saisit réellement du sujet et est à l’écoute », salue Olivier Schneider, président de la Fédération des usagers de la bicyclette.

Le plan vélo a depuis été intégré dans la loi d’orientation des mobilités (LOM), adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 18 juin. Doté d’une enveloppe de 350 millions d’euros sur sept ans (soit 50 millions d’euros par an), il prévoit notamment l’aménagement d’itinéraires cyclables, de sas vélo, de places de stationnement sécurisées, des mesures contre le vol, l’apprentissage de la petite reine à l’école… En outre, Élisabeth Borne a œuvré pour la mise en place d’un forfait mobilité durable : les employeurs pourront contribuer aux frais de déplacement de leurs salariés venant au travail à bicyclette ou en covoiturage, d’une somme allant jusqu’à 400 euros par an, défiscalisée. Néanmoins, cette mesure est facultative et dépend du bon vouloir des patrons.

« C’est la première fois que tous les sujet sont traités, c’est cohérent et complet, affirme Olivier Schneider. Mais nous pensons que les moyens mis en place sont insuffisants pour atteindre l’objectif de tripler la part du vélo dans l’ensemble des déplacements d’ici 2024. » La Fédération des usagers de la bicyclette souhaitait que le budget annuel du plan vélo soit de 200 millions d’euros par an.

Même s’il reste de nombreux dossiers à améliorer sur la table de la ministre des Transports (notamment l’adoption définitive de la loi LOM à l’automne 2019) et remplaçante de François de Rugy, Olivier Schneider reste optimiste sur la capacité d’Élisabeth Borne à gérer les deux porte-feuilles de front, en luttant pour une transition écologique : « Je ne sais pas comment elle va faire, mais [cette double casquette] va lui donner du poids », espère-t-il.

Elle tergiverse encore sur l’avion

Le terminal T2 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle.

Le transport aérien est toujours le point sensible de ce gouvernement. Le secteur de l’aéronautique est responsable de 2 à 5 % émissions globales de CO2 sur la planète, pourtant le ministère des Transports s’obstine à refuser de taxer le kérosène, carburant issu du pétrole. Il est toujours exonéré de TVA et de taxe intérieure sur la consommation de produits énergétiques (TICPE), pour préserver la compétitivité des compagnies aériennes françaises face à leurs concurrentes étrangères.

En juin, plusieurs députés dont François Ruffin ont présenté une proposition de loi visant à interdire certains trajets aériens internes, mais la proposition n’a pas été retenue dans la loi LOM. Le gouvernement semble protéger le secteur aéronautique, quand bien même le trafic aérien augmente chaque année de 6 à 8 %, et pollue toujours plus.

L’exécutif a pourtant surpris positivement, le 9 juillet, en annonçant la mise en place dès 2020 d’une écotaxe de 1,50 à 18 euros sur les billets d’avion pour tous les vols au départ de la France, à quelques exceptions près. D’après Élisabeth Borne, cette taxe devrait rapporter 182 millions d’euros à partir de 2020, qui seront consacrés à des investissements pour des infrastructures de transport — notamment le ferroviaire. Air France a vivement réagi à cette annonce, estimant que la mesure « représentera un surcoût de plus de 60 millions d’euros par an pour le groupe ».

Un avenir incertain, qui ne dépend pas que d’elle

Élisabeth Borne n’a pas perdu de temps et a débuté son nouveau mandat de ministre de la Transition écologique, mercredi 17 juillet, en défendant le projet de loi énergie-climat devant le Sénat. Les regards des associations sont braqués sur elle, Anne Lassman-Trappier s’interroge : « La grosse question maintenant, c’est : est-ce que le virage écologique va avoir lieu ? Est-ce qu’Édouard Philippe va lui laisser la place de mener une politique écologique ? » Pour Daniel Ibanez, les premiers signaux ne sont guère encourageants : « Le fait qu’elle ait perdu le grade de ministre d’État est un peu spécial, pas vraiment favorable. Est-ce parce que c’est une femme ? En tout cas, ça donne l’impression que malgré ses grandes déclarations à l’étranger, il y a quelque chose qui dérange Macron dans le fait de considérer que le premier problème est le climat et l’écologie. Mais politique se conjugue avec faire, pas avec dire. On attend de voir. »


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Lire aussi : De Rugy : dix mois ministre, dix mois d’inaction

Source : Justine Guitton-Boussion et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. portrait : Élisabeth Borne en septembre 2017. Flickr (UE2017EE Estonian Presidency/CC BY 2.0)
. trains : Wikipedia (Florian Pépellin/CC0)
. Péage : Wikipedia (Raimond Spekking/CC BY-SA 4.0)
. vélos : © Fanny Dollberg/Reporterre
. aéroport : Wikimedia (Fyodor Borisov/CC BY-SA 3.0)

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