Allain Bougrain-Dubourg : « M. Macron ne comprend rien à la biodiversité, il est hors-sol »

Durée de lecture : 12 minutes

5 septembre 2020 / Propos recueillis par Gaspard d’Allens



La saison de la chasse s’ouvre en France sous la bénédiction d’Emmanuel Macron, explique le président de Ligue pour la protection des oiseaux dans cet entretien, alors que les populations d’oiseaux déclinent à grande vitesse.

Allain Bougrain-Dubourg est le président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Il est l’auteur du récent livre On a marché sur la Terre, journal d’un militant, publié aux éditions Les Échappés) en mars 2020. Samedi 5 septembre se déroule, à Rochefort, l’assemblée générale de la LPO. Bérangère Abba, la secrétaire d’État à la biodiversité, y est attendue.

Allain Bougrain-Dubourg.

Reporterre — Le 27 août, Emmanuel Macron a suspendu pendant un an la chasse à la glu mais dès le lendemain, sa ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, autorisait par arrêté le tir de 17.500 tourterelles des bois. Comment réagissez-vous ?

Allain Bougrain-Dubourg — Je suis écœuré. C’est en contradiction complète avec les attentes de la société. Aujourd’hui, l’opinion publique est devenue très sensible aux questions de la biodiversité et du bien-être animal mais le gouvernement méprise ces demandes.

C’est délirant. Alors que le déclin de la faune est dramatique, l’exécutif va autoriser, à nouveau, la chasse d’une espèce à l’agonie ! Les tourterelles des bois ont perdu 80 % de leur population en trente ans. L’Europe nous a déjà demandé de cesser le feu et la France a même été mise en demeure. Les scientifiques sont inquiets. Le Comité d’experts sur la gestion adaptative dit qu’il faut à tout prix arrêter l’abattage des tourterelles si on souhaite endiguer leur déclin d’ici dix ans. Pendant des années, on a laissé faire le braconnage. Dans le Médoc, on tirait les tourterelles dès le mois de mai à leur retour d’Afrique alors qu’elles allaient se reproduire.

Avec cette décision, j’ai l’impression que Barbara Pompili est définitivement en train de se noyer. Elle avait déjà plongé à cause des néonicotinoïdes, puis repris un peu d’oxygène avec la suspension de la chasse à la glu mais dès le lendemain, on lui a remis la tête sous l’eau avec l’autorisation de la chasse aux tourterelles. Je le dis avec tout le respect que je lui porte. Je la sais courageuse et déterminée mais, à l’évidence, ce n’est pas elle qui décide sur la chasse, c’est le président de la République, qui a une affinité particulière avec le milieu cynégétique. Je suis d’ailleurs étonné que ce soit lui qui s’exprime sur le sujet et qui explique comment on va gérer telle ou telle chasse. Est-ce là son rôle ? N’a-t-il pas d’autres priorités que de recevoir les chasseurs à l’Élysée pour parler de la glu et de pratiques d’un autre temps alors que nous traversons une crise économique, sociale et sanitaire ?

Rencontre entre Barbara Pompili et Willy Schraen, le président de la Fédération nationale des chasseurs, quelques jours après la nomination de la nouvelle ministre de la Transition écologique.

Est-ce une calcul politique de sa part ?

Oui, clairement. C’est une illustration du « en même temps ». Emmanuel Macron tente de donner aux uns et aux autres. Mais il ne faut pas oublier que s’il a suspendu pendant un an la chasse à la glu, c’est bien parce qu’il y était obligé. Le gouvernement s’est soumis aux injonctions de la Commission européenne afin d’éviter que la France soit poursuivie devant les tribunaux et devant la Cour de justice de l’Union européenne. Il n’avait pas le choix. La France ne respecte pas la directive oiseaux.

Pour être franc, je préfère, mille fois, débattre avec un Valéry Giscard d’Estaing, grand chasseur devant l’éternel qu’avec un Emmanuel Macron, qui ne chasse pas mais qui est complètement hors-sol. Il ne comprend rien à la biodiversité. Il nous a toujours traités, nous, les associations naturalistes, avec dédain. Il roucoule avec les chasseurs en espérant gagner le vote de la ruralité mais il se trompe. La ruralité, ce n’est pas les chasseurs ! Il y a 13 millions de ruraux et seulement un million de chasseurs, 4 % seulement sont agriculteurs. La plupart des chasseurs sont en réalité des gens des villes…



Pour vous opposer à l’abattage des tourterelles, vous avez décidé de saisir en référé le Conseil d’État, avez-vous des chances de gagner ?

En annonçant qu’il autorisait vendredi 28 août la chasse aux tourterelles, le gouvernement a été particulièrement inélégant. Il a pris l’arrêté la veille de l’ouverture de la chasse. Le temps que notre recours soit examiné, il se sera passé au moins une semaine pendant laquelle les chasseurs auront tout le loisir de tirer les tourterelles…

Mais sinon, oui, nous avons des chances de gagner ce recours. Nous avons déjà eu plusieurs victoires juridiques. Par exemple, nous avons gagné 13 fois contre l’État, qui tente chaque année de prolonger la chasse aux oies en février. France nature environnement a gagné trente fois devant le tribunal administratif pour s’opposer à la chasse au grand tétras dans les Pyrénées alors que cet oiseau est en état de conservation dramatique.

Une chose m’a toujours surpris en droit. Si un citoyen fait une faute et qu’il récidive, on va alourdir sa peine. Il risque de se retrouver en prison. Si l’État persiste dans l’erreur et est condamné à plusieurs reprises, treize fois de suite, comme pour la chasse aux oies en février, sa peine reste la même. C’est indécent. Il existe un décalage entre le traitement que l’on réserve aux citoyens et celui que l’on donne à l’État.



D’autres chasses dites traditionnelles restent, aussi, pour l’instant légales, notamment le piégeage avec des filets et des matoles dans le Sud-Ouest…

Tout à fait, au lieu de régler l’ensemble du problème d’un seul coup, le Président lâche au compte-goutte certaines mesures. Mais la Commission européenne n’est pas dupe, elle poussera la France à s’exécuter dans le bon sens sur ce sujet.



Vous alertez également sur le fait que plusieurs espèces d’oiseaux chassées en France sont menacées d’extinction…

Il y a 64 espèces d’oiseaux chassables en France contre une moyenne de 20 à 30 espèces chassées dans le reste de l’Europe. Sur ces 64 espèces, 18 sont sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et gravement en danger. Le candidat Macron que j’avais rencontré en tête-à-tête en 2017 s’était engagé à retirer les espèces menacées de la liste mais il ne l’a évidemment pas fait. Ce retournement a aussi contribué à la démission de Nicolas Hulot.

J’insiste, mais il faut bien comprendre que nous traversons une crise terrible en matière de biodiversité et c’est particulièrement visible chez les oiseaux. La population de moineaux friquets a diminué de 60 % ces dix dernières années, celle des moineaux domestiques de 73 %, celle des bouvreuils pivoines de 41 %, celle des bruants jaunes de 45 %. En 30 ans, les hirondelles rustiques ont perdu 42 % de leurs effectifs. En 18 ans, le nombre de verdiers d’Europe a diminué de 51 % et celui des chardonnerets de 35 %. En 2016, une loi avait été adoptée avec un titre ambitieux « la reconquête de la biodiversité ». Quatre ans plus tard, on peut observer que non seulement, on ne l’a pas reconquis mais on n’a même pas stabilisé son déclin. En France, seulement 20 % des écosystèmes remarquables sont dans un état de conservation favorable.



De manière générale, comment jugez-vous l’action du gouvernement en matière de biodiversité ?

Si le gouvernement a eu le mérite de suspendre plusieurs projets climaticides — Montagne d’or, Notre-Dame-des-Landes, Europacity —, il a eu peu d’engagements sur la biodiversité. En janvier 2019, au lendemain des Gilets jaunes, le président de la République écrivait dans une lettre adressée aux Français que la biodiversité devait être « gérée scientifiquement » pour ne pas pénaliser des secteurs industriels et agricoles. Cela donne une idée de sa vision. Son désintérêt est flagrant.



Qu’attendez-vous de la nouvelle secrétaire d’État à la biodiversité, Bérangère Abba ? Des internautes ont republié des photos d’elle posant devant un trophée de chasse…

Écoutez, on va bien voir. Je vais la rencontrer la semaine prochaine. Elle est attendue à l’assemblée générale de la LPO à Rochefort (samedi 5 septembre). Une fois de plus, je rappellerai nos propositions pour enrayer le déclin de la biodiversité.

À murmurer à l’oreille des puissants depuis des décennies, n’êtes vous pas lassé ?

Parfois, c’est un peu humiliant, d’autres fois c’est usant et « en même temps », comme dirait l’autre (rire), on voit qu’il y a une telle mobilisation de la société, un tel élan de solidarité et de gentillesse à l’égard de nos actions, que cela redonne le courage qui pouvait parfois manquer. Je reste un révolté. Cela fait vingt ans que je me déplace tous les mois de mai dans le Médoc pour m’opposer au braconnage des tourterelles des bois. Je continuerai.



Envisagez-vous dans les prochains mois à la LPO des actions de désobéissance civile, des oppositions sur le terrain, des manifestations ?

Malheureusement et contrairement aux chasseurs, nous avons peu de moyens pour organiser des manifestations ni beaucoup d’argent pour mener des campagnes publicitaires, même si nous sommes très soutenus dans l’opinion, comme le prouvent de récents sondages.

Nous avons décidé de rester dans le domaine de la légalité mais cela ne nous empêche pas d’utiliser une technique condamnée par certains que je trouve néanmoins remarquable, celle de L214, qui consiste à témoigner par l’image. C’est parce que l’on a placé des caméras cachées sur des sites de piégeage à la glu qu’on a pu montrer comment se comportaient les chasseurs et leurs violences.



Ces derniers mois, les tensions se sont accrues entre les écolos et les chasseurs, qui ont d’ailleurs manifesté contre l’Aspas, l’Association pour la protection des animaux sauvages, en août à Crest, dans la Drôme. Comment déminer cette situation ?

On peut craindre une escalade de la violence. Le gouvernement en est en partie responsable. Les chasseurs se sentent protégés au plus haut niveau. Tant que le président de République laissera croire aux chasseurs qu’ils ont un pouvoir exorbitant, il alimentera tous leurs espoirs, même les plus surréalistes. Il nourrit leur impunité. Le gouvernement a créé une cellule Déméter pour protéger les agriculteurs mais je constate qu’il n’a rien fait pour les naturalistes qui reçoivent régulièrement, comme moi, des insultes et des menaces de mort.



Le nouveau ministre de la Justice, Éric Dupont-Moretti, a préfacé le livre de Willy Schraen, le président de la Fédération nationale des chasseurs, où il critique « les ayatollahs de l’écologie ». Vous êtes-vous senti visé ?

Je connais bien Éric Dupont-Moretti et j’ai immédiatement échangé avec lui. Il m’a certifié qu’il en voulait à ceux qu’il considérait comme les plus extrêmes mais que les naturalistes que nous étions, de même que les écologistes d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), n’appartenaient pas à cette population qu’il pointait du doigt. Personnellement, je trouve que c’est plus qu’une maladresse : c’est une incitation au désordre. Cela dit, la préface a été écrite avant qu’il prenne ses fonctions et je ne pense pas qu’il aurait écrit la même chose s’il avait été garde des Sceaux.



Mais n’est-ce pas là l’illustration du poids du lobbying des chasseurs au plus haut sommet de l’État ?

Sans aucun doute, les dîners en ville, les chasses en Sologne, les amitiés particulières perdurent. Même si Jacques Chirac a tourné la page des chasses présidentielles, la complicité présidentielle avec le monde cynégétique perdure.



Le congrès mondial de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN) se tiendra en janvier 2021 à Marseille. Quelles sont vos attentes ?

Je souhaiterais ne pas vivre d’indécence. Si on n’a pas réglé les problèmes que nous évoquions, comme l’arrêt de la chasse à la tourterelle ou celle des espèces en mauvais état de conservation, je trouverais fort de café qu’on puisse roucouler d’aisance et d’orgueil en prétendant être un pays exemplaire en matière de biodiversité. Je rappelle que l’UICN a écrit au président de la République pour qu’il arrête la chasse à la tourterelle des bois. Or, qu’a fait le Président à cinq mois de ce congrès ? Il a signé un arrêté pour en abattre des milliers !

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens

  • On a marché sur la terre, Journal d’un militant, d’Allain Bougrain-Dubourg, édition Les Échappés, mars 2020, 336 p., 20 €.




Lire aussi : Chasse aux oies cendrées : le discours malhonnête du ministre de Rugy

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : Emmanuel Macron entouré de chasseurs (notamment, deuxième en partant de la gauche, Willy Schraen, le président de la Fédération nationale des chasseurs), lundi 27 août 2018, à l’Élysée, la veille de la démission de Nicolas Hulot.
. portrait : © Michel Pourny/MNHN

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