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Grands fauves et libellules (conte moderne)

2 mai 2016 / Corinne Morel Darleux



Une marche en montagne pour faire le vide du fracas du monde est l’occasion d’une réflexion poétique sur la nature, la vie des insectes et la politique des hommes.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne-Rhône-Alpes.

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Corinne Morel Darleux

Hier, je suis partie m’aérer en montagne. Prendre de la hauteur, du souffle, m’extirper un peu de la folie du monde. Pleine de peine et de souvenirs de bonheur mêlés, à voir les premières images de Kyushu et de Guayaquil, cette terre qui tremble au Japon et en Équateur, mes deux pays de cœur, pleine de colère de ces deux réacteurs nucléaires réactivés dans le Sendai, et puis des bisbilles de cette gauche à pleurer, des jeunes debout sur les places réprimés et blessés, et cette session éprouvante à la région qui finit de nous achever... Mettre de la distance avec le dynamitage de Laurent Wauquiez, entre grand fauve politique et sale gamin qui s’amuse, le lendemain de Noël, à piétiner ses nouveaux jouets. Marcher le nez au vent, et compter les papillons tant qu’il y en a, sur la crête de Desse, entre Marignac et Ponet.

Tous en ce monde
Sur la crête d’un enfer
À contempler les fleurs »
Kobayashi Issa

Là-haut, c’est un pêle-mêle de racines, de mousse et de bourgeons, une vraie nuée de volants, mouches et moucherons, insectes bourdonnants et papillons. D’abord agacé, tenté de les chasser en pestant, on se reprend en souriant. En se disant qu’on va pouvoir continuer à faire la blague du motard heureux encore quelques temps, et ce n’est pas si souvent : en France on peut désormais aligner les kilomètres sans qu’un seul insecte ne vienne étoiler le pare-brise. En vingt ans, la moitié des papillons de prairie ont disparu d’Europe et l’Hespérie du barbon n’a pas été aperçue en France depuis 1997. Un autre signe des temps inquiétant avec la disparition des abeilles, des écrevisses et des coquelicots en bord des champs.

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La crête de Desse.

Mais sur la crête de Desse, il y a encore des bourgeons et des chants, le crissement des lézards qui détalent à votre passage et les premières fleurs du printemps. N’en déplaise à monsieur Chabert, le patron du syndicat national des moniteurs de ski, qui croit pouvoir effacer le printemps en rapportant la montagne à deux saisons, l’hiver et l’été, qui se moque du changement climatique et veut utiliser des digues en guise de pansement : le « monsieur Montagne » de Laurent Wauquiez à la région Auvergne-Rhône-Alpes voit des canons à neige partout et en oublie que des femmes et des hommes vivent en montagne toute l’année. Piqué au vif par mon interpellation sur son « plan neige », il m’a répondu en raillant méchamment les protecteurs de « libellules dépressives » [1].

Pour moi, un brin d’herbe a plus d’importance qu’un grand arbre, un petit caillou qu’une montagne, une petite libellule a autant d’importance qu’un aigle.
Dans la civilisation occidentale, il faut du volume.
C’est l’énorme montagne qui a tous les privilèges. »
Joan Miró

Et comme en écho dans ma boite mel ce matin, l’appel de Fabrice Nicolino. Et comme en écho toujours, sur mon poste radio, quelques mots du président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) captés à la volée entre deux cafés, sur les libellules précisément, avec leurs pointes à 80 kilomètres par heure, leurs 30.000 yeux et leur symbole de bonheur et de victoire en Orient. Alors oui, les libellules, parlons-en.

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Le Diois en fleurs.

Au Japon, elles représentent la force et la bravoure, à tel point que le premier empereur du Japon baptisa son pays « l’île des Libellules » et que certains guerriers en firent leur blason. Dragonfly... dont les petits s’appellent joliment « naïades », qui nous épargnent les moustiques et dont les ailes à la structure exceptionnelle inspirent la recherche médicale pour produire des revêtements antibactériens pour certains implants. Libellules, hélas menacées par la disparition et la dégradation des zones humides. Pensez-y, Monsieur Chabert, ne vous moquez pas de celles et ceux qui les défendent et les chantent, à l’instar du poète Tennyson, au XIXe siècle, qui rimait les « lames transparentes d’une cuirasse de saphir » de leurs ailes. On ne voit plus de vol de libellules assez souvent...

Today I saw the dragon-fly
Come from the wells where he did lie.
An inner impulse rent the veil
Of his old husk : from head to tail
Came out clear plates of sapphire mail.
He dried his wings : like gauze they grew ;
Thro’ crofts and pastures wet with dew
A living flash of light he flew. »
Alfred Lord Tennyson

 Aujourd’hui, j’ai vu la libellule
Emergeant des puits où elle repose.
Une impulsion a déchiré le voile
De son ancienne enveloppe : de la tête à la queue
Ont jailli des plaques claires de saphir.
Elle essuya ses ailes qui, comme la gaze, ont grandi ;
Au-dessus des fermes et et des pâturages humides de rosée
Elle a volé, éclair vivant de lumière. »)

Les plus belles que j’ai vues survolaient une rivière du parc Yasuni, en pleine forêt en Équateur, mais les libellules de la Drôme ne souffrent pas de la comparaison à voltiger l’été, planant et virevoltant avant de se poser gracieusement, le temps d’un battement de cil, compagnes des bains de rivière qui font le délice de nos étés diois. Ces rivières menacées par le projet de Center Parcs en Isère, pour lesquelles la fédération de la pêche de la Drôme a déposé un recours... Ce qui n’a nullement empêché le même Laurent Wauquiez de décider d’attribuer 4,7 millions d’euros d’argent public à ce projet.

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La vallée de Desse.

Parce que les rivières et les libellules ne produisent pas de valeur ajoutée dans un bilan comptable, ne consomment pas dans les supermarchés, et ne votent pas, ces messieurs en costume s’autorisent à s’en moquer. Ces fous ne voient pas qu’ils sont en train de tuer la terre qui les alimente, la biodiversité qui les soigne, les abreuve, et parfois, sans doute, les distrait, à défaut de les émouvoir. Ces fous ne voient pas qu’ils sont en train de tuer notre capacité à vivre, à s’émerveiller, et à grandir en humanité.

L’heure est aux grands fauves, en nature comme en politique, plus charismatiques que les insectes, rongeurs et amphibiens, et pourtant... Les grands espaces sont faits de tout petits riens. Moucherons, bourgeons, mousse et champignons : c’est moins sexy qu’un panda, mais c’est notre bien commun. Regardons les bien.

Un insecte remue
Des rides naissent
En nombre sur l’eau.
Hara Sekitei




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[1Lire et voir la vidéo de mon intervention et la réplique de monsieur Chabert.


Lire aussi : Chroniques de Corinne Morel Darleux

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos : © Corinne Morel Darleux/Reporterre

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