Face à Macron, les citoyens de la Convention pour le climat se rebiffent

Durée de lecture : 12 minutes

2 novembre 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



La colère monte chez les citoyens de la Convention pour le climat. Seuls pour « affronter les lobbies », déçus que nombre de leurs propositions aient été retoquées ou détricotées, certains fatiguent, d’autres montent au front.

Les promesses n’engagent que ceux ou celles qui y croient. Il en va de même pour les engagements d’Emmanuel Macron. Que le temps semble loin où le président de la République discourait, avec entrain, dans les jardins de l’Élysée sur l’urgence climatique et la reprise « sans filtre » de 146 des 149 mesures de la Convention citoyenne. « Je veux que toutes vos propositions soient mises en place le plus rapidement. Allons-y ! Agissons ! », lançait-il sous les applaudissements nourris des citoyens et des citoyennes, redorant, à peu de frais, son blason écolo.

Quatre mois plus tard, le chemin parcouru est pourtant limité et frise l’immobilisme. L’examen du projet de loi dédié à la Convention citoyenne a été décalé à l’année prochaine au lieu de cet automne. L’idée d’un référendum pour changer la Constitution a disparu des agendas et nombre de propositions ont été retoquées, détricotées ou repoussées. Le temps file et les occasions se perdent. Le plan de relance et le projet de loi de finance auraient pu inscrire dans le réel les mesures de la Convention mais il n’en est rien.

« Les propositions de la Convention ont été édulcorées au maximum : il en reste seulement l’habillage, sans le contenu », juge Greenpeace. « La majorité a vidé de sa substance l’ambition des citoyens », regrette, de son côté, le Réseau action climat. « Enfumage », « politique du blabla », « travail de sape »... Les associations rivalisent de formules pour critiquer « la démission écologique du gouvernement. Jeudi 15 octobre, des militants d’ANV-COP21 ont même plongé dans la Seine des portraits du Président de la République pour montrer que « ses promesses prenaient l’eau ». « Macron est à la dérive. » Ses engagements se noient.

Des militants d’ANV COP21 ont plongé dans la Seine des portraits du Président pour montrer que « ses promesses prenaient l’eau ».

L’interdiction de la publicité sur les produits polluants ? Noyée. La baisse de la TVA pour le train ? Coulée. La suppression des niches fiscales climaticides ? Coulée. La taxation sur les engrais azotés ? Coulée. L’obligation de rénover les logements privés d’ici 2024 ? Coulée. Le moratoire sur la 5G ? Coulé et les citoyens traités d’« Amish ». L’écotaxe sur le trafic aérien ? Coulée. « Cela aurait des impacts délétères », déclarait Jean-Baptiste Djebarri, le secrétaire d’État au Transport et ancien pilote d’aviation d’affaire. Le malus poids automobile, lui, a largement été édulcoré.

Les péripéties autour de cette proposition donnent une idée de l’approche du gouvernement. Après l’avoir d’abord refusée, il l’a réduite à un élément de communication en optant pour une mesure au rabais et dilatoire. À l’origine, la Convention demandait un malus à partir de 1.400 kg, le gouvernement l’a repoussé à 1.800 kg — soit 2 % des voitures concernées au lieu de 26 %. Parmi les vingts SUV les plus vendus, aucun ne pèse ce poids. De plus, la mesure ne sera appliquée qu’en 2022. Pire, pour la compenser, le gouvernement a également diminué, au même moment, le malus CO2.

« Le gouvernement se fout ouvertement de notre gueule »

Bref, il n’en finit plus de pleuvoir des « jokers ». Récemment, Bercy a sous-entendu en avoir 25, soit bien plus que les trois évoqués initialement par le président de la République en juin. Du côté du gouvernement, on annonce, fièrement, avoir mis en œuvre « totalement ou partiellement » cinquante des propositions de la Convention. En réalité, cette énumération concerne peu de mesures emblématiques et la plupart ont été aseptisées. Par exemple, le moratoire sur les zones commerciales s’est transformé en une simple circulaire envoyée aux préfets pour leur recommander de ne pas artificialiser des terres agricoles. Elle ne prend pas non plus en compte les hangars de e-commerce contrairement à ce qu’avait annoncé Barbara Pompili. Autre illustration : le gouvernement veut interdire les vols aériens quand une alternative en train de moins de deux heures trente existe. La Convention, elle, proposait quatre heures. Une nuance qui n’a rien d’anecdotique.

Le malus poids automobile a largement été édulcoré.

Face à ce climat délétère, les citoyens et les citoyennes de la Convention ont décidé de sortir du bois, partagés entre un sentiment d’inquiétude et une forme de défiance. Un vent de rébellion se lève. Ces dernières semaines, le malaise devient de plus en plus palpable. « On a perdu le cap, on ne sait plus où on va. J’ai l’impression d’être dans l’impasse », dit Amandine Roggeman, une Parisienne de 26 ans. « Je suis méfiant et sur mes gardes. C’est ma manière d’éviter de tomber dans une sorte de yoyo émotionnel où un jour on te promet quelque chose et le lendemain l’inverse », témoigne, de son côté, Matthieu Sanchez, agent territorial en Seine-et-Marne. « Nous ne sommes pas dupes, alerte, enfin, la bretonne Yolande Bouin. On ne va pas laisser le gouvernement détricoter nos mesures en silence. » Exaspérés par les tergiversations du pouvoir, les citoyens de la Convention vont-ils finir par se révolter ? La créature va-t-elle échapper à son maître ?

Quelques signaux vont dans ce sens. Le 14 octobre dernier, une dizaine de citoyens et de citoyennes, venus des quatre coins du pays manifestaient devant l’Assemblée nationale. Ils dénonçaient rien de moins qu’« une trahison ». Yolande Bouin, arrivée tôt le matin de Douarnenez (Bretagne) était plus en colère que jamais. Devant un parterre de journalistes et de photographes, elle déclarait :

Le gouvernement se fout ouvertement de notre gueule. J’ai la sensation d‘avoir participé à une grande arnaque pour reverdir le président de la République et lui faire gagner du temps. Il y a quand même quatre à cinq millions d’euros qui ont été dépensés là dedans ! »

Une de ses acolytes, Isabelle Robichon affirmait avoir impression « d’être pris pour des faire-valoir ». Pierre Ruscassie, un autre citoyen, regrettait « cette série de petits pas dans le reniement ». Une semaine auparavant, les députés de la majorité votaient, en effet, la loi qui ré-autorisait les néonicotinoides et la loi Asap qui attaquait violemment le droit de l’environnement.

« Ça fait désordre, confie Matthieu Sanchez à ReporterreEn ce moment, c’est comme un feu d’artifice. On ne sait plus où donner de la tête. Entre les petites phrases de certains ministres et des lois qui vont dans le sens inverse de l’écologie, on ne peut plus travailler de manière sereine. »

Mi-octobre, l’association des 150, qui regroupe 130 citoyens de la Convention, a envoyé un courrier à Emmanuel Macron pour lui demander de réaffirmer son engagement. « Nous avons le sentiment de manquer d’un soutien clair et défini de la part de l’exécutif dont les prises de position nous apparaissent parfois contradictoires », écrivaient-ils.

Nous ne pouvons continuer à défendre nos mesures quand nous peinons à trouver dans les actions du gouvernement l’ambition générale d’une transition écologique efficace. »

Le président de la République leur a tout de suite répondu. Sa lettre n’avait pas de quoi les rassurer. Après les avoir félicité pour leur travail, il les prévenait que « certaines des mesures méritaient des ajustements [...] Parfois, elles nécessitent une temporalité différente. […] Parfois, pour le même objectif des solutions différentes peuvent émerger. »

« On se retrouve en première ligne à affronter les lobbies »

« Le contexte devient compliqué et notre marge de manœuvre est assez étroite, admet Mélanie C. une membre de la Convention. On n’est pas des politiques rompus à l’exercice. Il y a un an, la plupart des citoyens ne savait même pas ce qu’était un projet de loi de finance ! Et maintenant, on se retrouve en première ligne, au milieu de l’arène, à discuter avec le gouvernement, à affronter les médias et les lobbies, alors que ce n’était pas notre mandat de départ. On devait juste se mettre d’accord entre nous, les 150, pour trouver des mesures consensuelles et transformatrices. »

Depuis la remise des travaux au chef de l’État, en juin dernier, les membres de la Convention ont une nouvelle mission. Ils continuent de travailler – bénévolement – pour suivre l’application de leurs mesures et participent à l’élaboration de la future loi. « Au début, on était hyper fiers. Cela récompensait notre sérieux, témoigne Amandine Roggeman. Mais, en fait, j’ai vite été prise d’angoisse. Se retrouver autour de la table, cela n’est jamais neutre. On a pris des coups. »

Au cours des débats, l’association 40 millions d’automobilistes a par exemple, raillé « les élucubrations écologistes extrémistes » des citoyens. Christiane Lambert, la présidente du syndicat agricole la FNSEA, a aussi critiqué « leur méconnaissance des problèmes agricoles ». « Je me dis que ce ne sont pas eux qui ont écrit leurs propositions tellement ils ont du mal à répondre à nos questions », déclarait-elle à la presse à la sortie du Conseil national de la transition écologique, le 1er septembre.

« Notre marge de manœuvre est assez étroite », admet Mélanie C. une membre de la Convention.

La situation laisse perplexe les citoyens. « On nous envoie au front alors que c’est au gouvernement de prendre ses responsabilités, soupire William Aucant. Pour nous, il est hors de question de débattre à nouveau de nos mesures. Nous voulons simplement les expliquer à l’ensemble des acteurs », précise-t-il. La tâche n’est pas simple. « La France en grand » est bien plus conflictuelle que « la France miniature » tirée au sort...

« On arrive dans un temps où les citoyens vont venir se réaffirmer »

« La stratégie déployée par le gouvernement est maligne, analyse de son coté, Yolande Bouin. Pendant qu’on braque les projecteurs sur 150 gugusses, l’exécutif court-circuite les corps intermédiaires. On se retrouve les seuls interlocuteurs sur le sujet et les associations écolos sont complètement marginalisées. C’est absurde ! On voudrait que les portes des ministères soient rouvertes aux militants, ils en savent bien plus que nous sur le climat ! »

La citoyenne regrette « le manque de contre-pouvoir et de vigie pour surveiller les actions de l’exécutif ». Le rapport de force est déséquilibré. « La communication est d’abord faite par le gouvernement », souligne-t-elle. Dans les médias, les petites phrases des ministres sont plus souvent relevées que la parole des citoyens. Les tribunes de leur garants, Cyril Dion ou Laurence Tubiana, de plus en plus critiques vis-à-vis du gouvernement peinent à rétablir l’avantage. Leurs soutiens politiques, comme Matthieu Orphelin ou Éric Piolle aussi.

« On est fatigué, concède Grégoire Fraty, l’ancien président de l’association des 150. Cette expérience, aussi enrichissante soit-elle, dure depuis plus d’un an. On a tous des boulots à côté, une vie de famille, c’est compliqué de se rajouter le soir et les weekends des réunions, des lectures, dit-il. C’est bien d’être dans les dorures mais à la fin du mois ce n’est pas ça qui remplit le frigo. »

Les citoyens et citoyennes n’ont aucun statut juridique, aucune existence légale. Une fragilité qu’avait déjà souligné plusieurs juristes comme Arnaud Gossement. « Il faudrait créer un statut du citoyen engagé », pense Grégoire Fraty. D’ici là, les citoyens et les citoyennes restent dans l’attente. « Pour l’instant, on ne boycotte pas et on ne renverse pas la table mais on aimerait bien un discours de clarté, de vérité et de franchise », admet le citoyen.

Muriel Raulic, membre de la Convention citoyenne, a soutenu la proposition de loi interdisant les coupes rases.

Selon lui, « on arrive dans un temps où les citoyens vont venir s’affirmer ». Chacun avec sa sensibilité et son propre rapport au pouvoir. Certains se sont même lancés en politique comme William Aucant et Mélanie Cosnier qui ont rejoint pour les élections régionales la liste de rassemblement de la gauche et des écologistes dans la région Pays de Loire, avec l’ex député LRM Matthieu Orphelin. D’autres ont décidé de soutenir ouvertement des associations environnementales. Jeudi 22 octobre, Agnès Catoire est venue témoigner au procès des décrocheurs de portraits à Paris. Cet été, Muriel Raulic a aussi soutenu la proposition de loi interdisant les coupes rases, portée par l’association Canopée et la députée France insoumise Mathilde Panot.

L’avenir de la Convention se jouera également à l’échelle locale. Les citoyens multiplient les conférences dans les territoires. Ils ont reçu le soutien financier de plusieurs collectivités territoriales. La Convention essaime. Des nouvelles municipalités veulent tenter l’expérience à l’échelle de leur agglomération. « On sort des jardins de l’Élysée et des couloirs feutrés des ministères pour entrer dans le concret, c’est positif, estime Matthieu Sanchez. On fait vivre cette expérience démocratique hors du cadre qu’on lui avait auparavant fixé. On voit que la société est mûre et prête au changement. »

L’issue de la Convention citoyenne n’en est pas moins incertaine. « L’enjeu reste pourtant décisif », rappelle William Aucant. « Nos mesures, c’est la base si on veut impulser la transition écologique », dit-il. « Si le gouvernement s’y refuse, on court droit vers la catastrophe. Non seulement on ne sauvera pas le climat mais en plus on discréditera toute nouvelle initiative de ce type. Après, je ne vois pas ce qu’il nous restera pour nous faire entendre comme citoyen. Ça risque d’alimenter la défiance vis-à-vis du politique. »





Lire aussi : Des membres du gouvernement enterrent plusieurs mesures phares de la Convention citoyenne pour le climat

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Dessin : Tommy Dessine pour Reporterre

Photos :
. Portraits citoyens. Convention citoyenne pour le climat ©Katrin Baumann
. Action climat Paris / Julien Helaine
. SUV. Jo Zimny/Flickr

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