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Édito — Covid-19

Covid-19 : cessons de tourner en rond, tirons les leçons

Mercredi 31 mars, le président de la République a annoncé un nouveau confinement strict après celui d’il y a à peine plus d’un an. Quels enseignements nos dirigeants ont-ils tiré de ces mois de pandémie ? Nous sommes bien en peine de le dire, tant les causes qui nous ont amenés là n’ont pas été mises en question. Et que l’enfermement physique et social de la population se poursuit.

Un an presque jour pour jour après l’annonce du premier confinement, nous revoilà au point de départ. La France tourne en rond et notre pays plonge pernicieusement dans une nouvelle ère, celle du capitalisme pandémique. Nous apprenons à « vivre avec le virus », avec son lot de morts quotidien, ses courbes, ses taux d’incidence, ses « gestes barrières » et sa violence diffuse. Ballottés au gré des annonces gouvernementales, soumis à l’arbitraire et à l’incompétence.

Il est frappant de voir qu’au bout d’un an, aucune leçon n’a été tirée de l’épreuve que nous traversons. Emmanuel Macron disait en mars 2020 vouloir « tout changer » et être prêt à se remettre en question. Il prônait « les jours heureux » et affirmait qu’une certaine idée de la mondialisation était morte. Las, les beaux discours se sont depuis évaporés. La pandémie est devenue un mode de gouvernement. Jupiter joue les administrateurs du désastre. Il dit être devenu « un président épidémiologiste ». Sûr de lui, il n’a « aucun mea culpa à faire, aucun remords, aucun constat d’échec ». D’un côté on bombe le torse, de l’autre on compte nos morts. Encagé dans ce présent qui ne passe pas. Enfermé dans cette normalité dystopique qui nous fait suffoquer [1].

Aucune leçon n’a donc été tirée. Et c’est d’autant plus dramatique que nous connaissons aujourd’hui les causes de la pandémie. Depuis un an, elles ont été largement documentées et Reporterre s’en est fait le porte-voix. La crise sanitaire que nous traversons n’a rien d’un coup du sort. Elle est directement reliée à notre manière de vivre, à notre rapport au vivant et au système économique dans lequel nous sommes encastrés, le capitalisme. La crise sanitaire que nous subissons aujourd’hui est une crise écologique et la crise de notre manière d’habiter le monde.

Faut-il encore le rappeler, nous sommes-nous demandé en conférence de rédaction ? Oui, avons-nous conclu. Il ne faut pas laisser la gestion prendre le dessus, ni le quotidien masquer les responsabilités.

Sans transformation radicale, nous courons un grave danger 

Même si ses origines exactes restent méconnues, le virus est né de la voracité de l’économie et des déforestations massives qui ont bouleversé le partage du territoire entre les animaux et les humains et qui ont fait exploser le risque de zoonoses. Parti de Chine, il s’est ensuite répandu le long des routes de la mondialisation.

Dès mars 2020, Reporterre vous le racontait. Pour limiter les pandémies, les humains doivent décoloniser le monde. Sans changement radical de notre rapport à la planète, d’autres drames sanitaires sont à prévoir. Le coronavirus est un signal d’alerte. Une répétition générale.

Sans transformation radicale, nous courons un grave danger. Nous subirons des monstres autrement plus violents que ce coronavirus. Dans La chauve-souris et le capital, Andreas Malm compile une masse de données effrayantes qui montre que, sur le front microbien, nous n’avons encore rien vu. Une de nos enquêtes, publiée en avril dernier, expliquait aussi qu’une armée de virus nous attend dans le pergélisol.

Un nid de virus s’épanouit également dans les élevages industriels. L’élevage de visons pour la fourrure pourrait d’ailleurs être à l’origine de la pandémie.

En fait, le Covid-19 aurait dû nous permettre de prendre la mesure de ce qui nous arrive, et de nous préparer à la suite. Mais il n’en est rien. Depuis un an, nos gouvernements tergiversent. Pire, ils font l’autruche. Sur le front des forêts, les nouvelles ne sont pas bonnes. La destruction de la forêt tropicale est en hausse de 12 % en 2020, selon Global Forest Watch.

L’Amazonie disparaît sous les feux. Les incendies y ont connu en 2020 un niveau record. Tout s’accélère. Et à l’échelle nationale, l’action du gouvernement ne fait pas le poids. La stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée est un fiasco.

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, là aussi, le bât blesse. De nombreuses études montrent pourtant l’interaction entre le Covid-19, le changement climatique et l’accroissement des pollutions.

Seule réussite notable du gouvernement sur le sujet depuis un an ? Il s’est fait condamner par l’Union européenne sur la pollution de l’air. Il a également été acculé en justice par l’Affaire du siècle et jugé pour inaction climatique.

La loi Climat qu’il présente en ce moment à l’Assemblée nationale est une mascarade. Tous les rapports montrent qu’elle ne permettra pas de baisser de moins 40 % les émissions de CO2 d’ici 2040. Reporterre a analysé dans le détail le bilan écologique catastrophique d’Emmanuel Macron. Depuis le début de son quinquennat, il a pris 89 mesures néfastes sur l’écologie.

 En réalité, derrière le Covid-19 se cache un virus bien plus sournois et moins naturel

On pourrait continuer à énumérer les défaillances du plus haut sommet de l’État. Le gouvernement s’enferre dans une logique gestionnaire, avance à vue, sans vision, sans horizon. Un autre exemple révélateur est celui du plan Cancer lancé en début d’année. Il ignore superbement les enjeux de santé environnementale, alors que c’est ici que réside la clé. Si nous avons été si vulnérables au Covid-19, c’est aussi du fait de notre mode de vie et de l’explosion des maladies chroniques depuis plus de vingt ans. Une épidémie en cache une autre. Mais rien n’est fait pour en limiter l’ampleur.

En réalité, derrière le Covid-19 se cache un virus bien plus sournois et moins naturel, l’allégeance de nos gouvernants au capitalisme et à la loi du marché qui les pousse à fermer des lits d’hôpitaux, à démanteler le service public de la santé et ne pas agir sur l’environnement.

Comme l’écrit Frédéric Lordon dans Figures du communisme (La Fabrique, 2021), « il n’y a donc pas que le désastre : il y a aussi tous les boulets. Tous les dénis, tous les atermoiements, tout le temps perdu — alors même qu’on ne cesse de clamer l’urgence ».

Le gouvernement est un boulet. Sa gestion de la crise nie notre humanité, notre intelligence.

Ainsi, pendant plusieurs mois, les personnes âgées habitant dans des Ehpad (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) ont été privées des visites des personnes qu’elles aimaient. Certaines se sont senties abandonnées et se sont laissées mourir. Des familles n’ont pas pu dire adieu à leurs défunts. Aujourd’hui encore, seules trente personnes peuvent assister à un enterrement.

Des femmes se sont retrouvées seules à l’hôpital pour donner naissance à leur enfant ou veiller un bébé prématuré ; de retour à la maison, elles ont dû traverser la période si délicate du post-partum sans soutien médical et familial. Reporterre a recueilli le témoignage d’une jeune mère qui a dû retirer elle-même les agrafes de la cicatrice de sa césarienne.

Les femmes ont connu des difficultés spécifiques, elles qui ont dû faire face aux tâches ménagères, aux soins aux enfants et à l’école à la maison dans une société où les inégalités femmes-hommes restent criantes.

Le gouvernement a nié les difficultés spécifiques rencontrées par les femmes, qui ont dû faire face aux tâches ménagères, aux soins aux enfants et à l’école à la maison dans une société où les inégalités femmes-hommes restent criantes, sans pouvoir cocher une case « besoin impérieux de soutien familial ou professionnel » sur leurs attestations de sortie.

Pourtant, on sait faire autrement, on a aussi tenté de le raconter 

Il n’a pas pris en considération notre besoin vital de toucher et d’être touché, d’être dans la nature, alors même que le risque de contamination en plein air est minime.

La loi de l’économie de marché continue de s’imposer sans discussion. L’exécutif poursuit la réforme de l’assurance chômage, qui « hache menu » les précaires en pleine crise économique. Il refuse de faire des vaccins un bien commun. Il a laissé grands ouverts les supermarchés, mais tergiversé sur le sort des marchés de plein air, essentiels pour les producteurs locaux.

Et alors que nous sommes anesthésiés, épuisés par les mesures sanitaires, que nous hésitons à nous regrouper, que les militants ont du mal à savoir dans quelles conditions il est possible d’organiser une réunion ou une manifestation, que le débat public est amoindri, les réformes se poursuivent. La loi Asap (accélération et simplification de l’action publique) a affaibli le droit de l’environnement, les lois Sécurité globale et Séparatisme font encore reculer les libertés publiques : d’expression, d’association, d’enseignement. Le tout décidé dans un style autoritaire, face à un Parlement affaibli.

Pourtant, on sait faire autrement, on a aussi tenté de le raconter sur Reporterre. Gérer une crise de façon démocratique et transparente. S’organiser pour prendre soin des plus fragiles. Profiter de ce temps suspendu, des activités à l’arrêt et des émissions de gaz à effet de serre ralenties pour imaginer un monde d’après.

Rien de très original que tout cela, pensez-vous peut-être, dans ce bilan d’un an de pandémie vécu par Reporterre. Un mélange de lassitude, de colère, d’espoir, d’obstination anime l’équipe. Que faire maintenant ? Poursuivre dans la voie étroite que l’on se trace : raconter le Covid avec toujours un pas de côté. Rester attentifs à la vie qui se poursuit à côté de la pandémie.

On espère que vous, lectrices et lecteurs, allez aussi bien que possible. Vous nous aidez à tenir. Et on tente de vous le rendre, en retour, modestement, avec nos articles.

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