Retour sur 2018 : de Notre-Dame-des-Landes aux Gilets jaunes, une année de lutte

2 janvier 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Avant de se lancer corps et âme dans l’année 2019, Reporterre revient sur les événements marquants de 2018. Une année ébouriffante, marquée par la grande bataille de Notre-Dame-des-Landes, le mouvement pour le chemin de fer, la rébellion des Gilets jaunes. Et une inquiétude pour le climat jamais aussi grande.

Janvier — Fin de vol pour l’aéroport

Le 17 janvier 2018 à 13h30, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes se crashe dans la salle de réception de Matignon. En quelques mots, le Premier ministre, Édouard Philippe, clot une bataille pour l’écologie engagée cinquante ans auparavant : « Les conditions ne sont pas réunies pour mener à bien le projet d’aménagement d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Un tel projet ne peut se faire dans un tel contexte d’opposition exacerbée de la population. »

Pour les habitants de la Zad et leurs soutiens, c’est une journée historique. L’abandon du projet est vécu comme une jubilatoire victoire, mais aussi comme une étape pour négocier l’avenir de la zone. Très vite, des tensions apparaissent, notamment autour de la route des chicanes, et les questions s’amoncellent comme autant de nuages dans le ciel désormais dégagé de toute trace de d’avion. Car si le mouvement anti-aéroport souhaite une gestion collective des 1.650 ha de bocage, le gouvernement a posé un ultimatum : au 31 mars, celles et ceux qui n’auront pas de « titre de propriété » devront être partis de la Zad.

Les autres temps forts du mois :

Février — A Bure, l’État serre la ceinture

À Bure, dans la Meuse, l’État intensifie la répression policière et le harcèlement judiciaire contre les opposants à la poubelle nucléaire, dite Cigéo. Les procès s’enchaînent, de même que les arrestations. Le 22 février, les gendarmes expulsent les antinucléaires du bois Lejuc, occupé depuis 2016, puis investissent la Maison de résistance de Bure. Dans la forêt, les cabanes arboricoles où vivaient des opposants depuis plusieurs mois sont détruites… sauf quelques-unes, qui seront réoccupées dans la nuit.

Cette expulsion marque une étape dans la stratégie répressive de l’État à l’encontre des opposants à Cigéo. Car en parallèle, l’enquête ouverte pour association de malfaiteurs progresse, faisant peser une lourde épée de Damoclès au-dessus des activistes.

Les autres temps forts du mois :

Mars — La France prend le train de la lutte

Alors que le gouvernement lance sa réforme contestée de la SNCF, Reporterre verse au débat une carte inédite des lignes menacées. Car le constat est clair : les trains du quotidien sont délaissés.

Jeudi 22 mars, entre 300.000 et 500.000 personnes manifestent en France contre la réforme du ferroviaire et la dégradation du service public. Les cheminots sont immédiatement rejoints par les fonctionnaires, dont nombre d’agents du ministère de la Transition écologique, qui subissent la baisse des effectifs et une dégradation de leurs conditions de travail.

Les jours de grève « perlée » s’enchaînent et les manifestations se succèdent. Bientôt, les étudiants en lutte contre la sélection à l’université rejoignent la mobilisation. Mais après plus de trois mois de lutte, un « pacte ferroviaire » est adopté en juin. De l’avis des associations écologistes, il affaiblit le chemin de fer.

Les autres temps forts du mois :

Avril — Des grenades dans le bocage

Le 9 avril, le gouvernement envoie 2.500 gendarmes mobiles et des engins blindés expulser les « occupants illégaux » de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. S’ensuivent trois semaines d’opération militaire d’une grande violence. Des centaines de personnes sont blessées, dont une des journalistes de Reporterre.

Rapidement, le gouvernement pose une condition pour l’arrêt des expulsions : les habitants de la Zad doivent déposer des formulaires individuels d’installation agricole. Parmi les zadistes, les débats sont intenses : les signer pour gagner du temps ou tenir coûte que coûte l’objectif d’une convention collective. Finalement, une trentaine d’entre eux remplissent des dossiers de projet agricole. Les quatre paysans historiques retrouvent également leurs droits sur les terres, quoique de manière temporaire. Au final, la Zad reste habitée par une large partie de ses occupants.

Les autres temps forts du mois :

Mai — Vous reprendrez bien un peu de glyphosate ?

Les États généraux de l’alimentation lancés en 2017 accouchent finalement d’une souris. Le projet de loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable », censé retranscrire en mesures politiques les conclusions des débats, « n’est pas à la hauteur », constatent les ONG et la Confédération paysanne, et ne « permet pas une réelle transition agricole ». Le mot « climat » est absent du projet de loi, celui de « biodiversité » quasiment aussi.

Parmi les avancées tout de même obtenues, l’obligation d’avoir 20 % de produits bio dans la restauration collective ; l’interdiction du plastique dans les cantines ; l’interdiction des pesticides similaires aux néonicotinoïdes ; l’interdiction de nouveaux élevages de poules en cage ; la séparation de la vente et du conseil pour les pesticides. Grosse déception en revanche pour les associations environnementales, la promesse du président Emmanuel Macron d’interdire le glyphosate « au plus tard dans trois ans » n’est pas inscrite dans la loi.

Les autres temps forts du mois :

Juin — A pied ou à vélo, on repart pour un tour !

Partie de Fos-sur-Mer début mai, la Marche des cobayes arrive à Paris après 1.200 km. Des centaines de victimes des pollutions — vaccin à l’aluminium, Lévothyrox, pollution de l’air ou liée aux déchets — demandent à l’État de reconnaître le crime industriel et d’établir une fois pour toutes le lien entre santé et environnement.

Au même moment, les cyclistes d’Alternatiba s’élancent depuis la capitale pour un tour de France alternatif. Pendant quatre mois, des cyclistes vont parcourir 5.800 km pour relier 200 étapes. Avec ce nouveau tour, le mouvement citoyen entend « changer d’échelle », avec une ambition : créer un mouvement climatique de masse campé sur ses « deux jambes », les alternatives et la résistance non violente.

Les autres temps forts du mois :

Juillet — Notre maison brûle

Une vague de chaleur écrase l’hémisphère Nord, s’accompagnant d’incendies très étendus. De l’Algérie à la Californie en passant par la Grande-Bretagne, des records de température sont battus. L’Ukraine, la Norvège, la Finlande, la Suède et la Russie connaissent des incendies d’une ampleur inédite. En France, l’été 2018 s’est établi au 2e rang des étés les plus chauds depuis 1900, après celui de 2003.

Et le thermomètre n’est pas près de redescendre, si l’on en croit le chercheur Florian Sévellec. Son étude montre que la période 2018-2022 risque d’être encore plus chaude que ce que laissait présager le réchauffement climatique en cours.

Les autres temps forts du mois :

  • Partie fin avril de la frontière franco-italienne, la Marche des migrants rejoint Londres, après 1.473 kilomètres à travers la France pour porter la parole des exilés.
  • Profitant de l’été, Reporterre se lance dans un mini-tour des Zad, de Roybon à Notre-Dame-des-Landes, pour prendre le pouls des territoires en lutte.

Août — M. Hulot part en vacances

« Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là. Et donc je prends la décision de quitter le gouvernement. » Le 28 août, dans la Matinale de France Inter, Nicolas Hulot jette l’éponge. Après 14 mois à la tête du ministère de la Transition écologique et solidaire, il démissionne, estimant ne plus pouvoir « s’accommoder des petits pas ». Son bilan politique est en effet plutôt décevant : sur le nucléaire comme sur l’agriculture ou la biodiversité, les avancées sont maigres et les reculs nombreux.

Pour les partis, la démission de Hulot rouvre le jeu politique. À gauche notamment, on salue une décision cohérente et l’incompatibilité entre transition écologique et néo-libéralisme. Pour le chercheur Simon Persico, « son départ contribue à clarifier un peu plus la ligne politique néo-libérale du gouvernement » et « pourrait conduire à “reconflictualiser” cette question dans le débat public ».

Cette démission a également pour effet de renforcer l’élan citoyen en faveur de l’écologie. Le 8 septembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilent à Paris et dans plusieurs villes de France pour le climat.

Les autres temps forts du mois :

  • Le « jour du dépassement », qui correspond à la date de l’année où l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an, tombe le 1er août. Cette date est la plus précoce jamais enregistrée depuis le lancement de cette journée en 1970.
  • L’Australie renonce à inscrire l’accord de Paris sur le climat dans la loi.
  • Un jardinier étasunien remporte une victoire judiciaire contre Monsanto.

Septembre — À Strasbourg, le GCO avance tel un rouleau compresseur

Les gendarmes évacuent violemment la Zad du Moulin, près de Strasbourg. Habitants et zadistes, opposés au projet de contournement autoroutier qui doit raser la forêt, sont expulsés, malgré une résistance pacifiste. L’opération se poursuit pendant plusieurs jours, au cours desquels la députée LREM Martine Wonner et les eurodéputés verts Karima Delli et José Bové sont aspergés de gaz lacrymogène par la police.

Les manifestations de soutien s’enchaînent, tout comme les recours juridiques. Mais le rouleau compresseur semble enclenché : le 25 septembre, le tribunal administratif refuse de suspendre les travaux, au nom de « l’ordre public ». Tout l’automne, la mobilisation se poursuit, avec notamment une courageuse grève de la faim menée par dix opposants.

Les autres temps forts du mois :

Octobre — Sera-t-on « plus chaud que le climat » ?

Lundi 8 octobre, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) publie son Rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C. Un travail qui a mobilisé plus de 90 chercheurs, pour répondre à une épineuse question : est-il encore possible d’atteindre l’objectif de rester en-dessous de 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère pré-industrielle ? Oui, à en croire le rapport, même si le climat s’est d’ores et déjà réchauffé d’un degré depuis 1800.

Autre question abordée par le rapport, celle de la différence entre un réchauffement de 1,5 °C et un réchauffement de 2 °C. Pour le chercheur Henri Waisan, elle est notable : « Le phénomène de fonte totale de la glace dans l’océan Arctique pendant l’été arriverait une fois tous les cent ans dans un scénario à 1,5 °C, contre une fois par décennie dans un scénario à 2 °C. » En outre, plusieurs centaines de millions de personnes de plus risqueraient d’être plongées dans la pauvreté dans le cas d’un réchauffement à 2 °C plutôt qu’à 1,5 °C.

Deux jours plus tôt, le tour Alternatiba est arrivée à Bayonne, avec un message : il est encore temps de réduire nos émissions et de maintenir le réchauffement sous les 1,5 °C. Et cela se fera notamment à l’échelle locale, « par une métamorphose sociale et écologique de nos territoires ».

Les autres temps forts du mois :

Novembre — La vie en jaune

Le 17 novembre ont lieu les premières manifestations des Gilets jaunes. Le mouvement demande au départ l’abandon de la hausse de la taxe sur les carburants, jugée injuste. Des dizaines de milliers de personnes défilent, occupent des ronds-points, bloquent des péages. Très vite, associatifs et élus écologistes déclarent leur soutien aux protestataires, réclamant plus de justice sociale et une transition écologique solidaire.

Face à la surdité du gouvernement, le mouvement se renforce, avec notamment des manifestations insurrectionnelles à Paris et dans d’autres grandes villes. Les violences policières sont nombreuses et l’État développe une stratégie judiciaire pour empêcher les gens de manifester.

Les revendications des Gilets jaunes pour plus de démocratie et de justice ne sont que partiellement entendues. Dans son allocution télévisée du 11 décembre, Emmanuel Macron fait mine de céder sans rien lâcher sur l’essentiel : rien sur les privilèges exorbitants des riches, rien sur l’écologie et des libéralités qui seront supportées par le contribuable.

Pour tout comprendre (ou presque) sur le mouvement des Gilets jaunes, retrouvez notre dossier avec l’ensemble de nos articles.

Les autres temps forts du mois :

Décembre — La COP est pleine (ou pas)

Lors de la COP24, la lycéenne suédoise Greta Thunberg a frappé l’opinion par son message grave sur la menace climatique.

La COP24 - 24e conférence des Nations unies sur la Convention Climat - s’ouvre dimanche 2 décembre à Katowice, en Pologne. Avec trois enjeux principaux : définir les règles d’application de l’Accord de Paris, élever l’ambition climatique mondiale et renforcer la solidarité internationale face aux transformations en cours et à venir.

Pendant deux semaines, Reporterre se met à l’heure du climat, racontant jour après jour ce qui se passe en Pologne. À l’arrivée, samedi 15 décembre, un bilan très décevant. Si la « notice » pour l’application de l’Accord de Paris est finalement adoptée, les négociations se sont heurtées aux réticences de plusieurs pays, dont le Brésil, les États-Unis, la Russie ou l’Arabie saoudite. Résultat : pas de prise en compte des droits humains, peu d’avancée pour les pays pauvres et une approbation réticente du rapport du Giec. La société civile reste malgré tout mobilisée, particulièrement lors de marches pour le climat déterminées et non violentes.

Les autres temps forts du mois :


LES TEMPS FORTS DE REPORTERRE

Audrey Vernon, lors de la Rencontre de Reporterre, « Ecologie : maintenant il faut se battre », en janvier 2018.
  • En 2018, Reporterre a continué d’enquêter. Sur les déchets nucléaires, sur l’état des lignes de chemin de fer, sur les compteurs Linky ou encore sur les pesticides.
  • Afin d’approfondir des thématiques qui nous tiennent à cœur, nous avons lancé plusieurs dossiers, sur la santé et les pollutions, l’alimentation, ou sur les quartiers populaires.
  • Parce qu’on avait envie de prendre le temps de réfléchir à ce qu’est l’écologie aujourd’hui, nous avons commencé une série d’entretiens avec celles et ceux qui pensent et font l’écologie du XXIe siècle. Premiers interviewés, Pablo Servigne et Jon Palais.
  • Comme travailler n’est pas tout, il y a eu cette année de belles soirées, des « Rencontres de Reporterre » en lien étroit avec le spectacle vivant. Avec Audrey Vernon, autour de lectures de textes écologistes. Puis avec des clowns et des comédiens excentriques, en partenariat avec le Samovar, autour de la crise écologique et du climat.
  • Dans la collection que Reporterre publie en partenariat avec le Seuil, de nouveaux livres ont été publiés : Les Mirages de l’éolien, de Grégoire Souchay, et Les Héros de l’environnement, d’Élisabeth Schneiter.
  • L’équipe de Reporterre s’est étoffée. Marina Damestoy notre responsable administrative, Marion Esnault, chargée de financement et photographe, Marion Susini, qui suit la communication et les donateurs, et Alexandre-Reza Kokabi, journaliste, nous ont rejoints !
  • Si vous lisez ces lignes, vous le savez sans doute : Reporterre, le quotidien de l’écologie, est un média indépendant, en accès libre, sans actionnaire ni publicité. Nous vivons à plus de 70 % des dons de nos lectrices et lecteurs. C’est pourquoi nous avons organisé deux campagnes de dons, qui nous ont permis et vont nous permettre encore de poursuivre le quotidien de l’écologie ! Pour poursuivre l’aventure avec nous, c’est ici.

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Lire aussi : Retour sur 2017 : le climat chauffe, la politique recule

Source : Lorène Lavocat (Reporterre)

Photos :
. chapô : À Notre-Dame-des-Landes, le 15 avril (© Marion Esnault/Reporterre)
. janvier : © Emmanuel Brossier/Reporterre
. février : © Lorène Lavocat/Reporterre
. mars : © Marie Astier/Reporterre
. avril : © Marion Esnault/Reporterre
. mai : © Berth/Reporterre
. juin : © Atlernatiba
. juillet : ONfeudeforet sur Twitter
. août : © Red !/Reporterre
. septembre : © Guillaume Kremp/Reporterre
. octobre : © Climate Change Institute/University of Maine
. novembre : © Nno Man/Reporterre
. décembre : la jeune Suédoise Greta Thunberg. © Sadak Souici/Reporterre

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